
Des semaines durant l’on a vu défiler de jeunes manifestants anti-CPE soigneusement encadrés par le cortège syndical habituel, lui-même accompagné par le le PS, le PCF et autres “copains de la politique”. Des lycées et des facultés bloquées par des grévistes empilant bennes à ordure et caddies devant leurs établissements et maintenant des routes et autouroutes occupées par des rassemblements et autres démonstrations de force qui n’ont de “non-violentes” que le nom.
Lorsque des jeunes lycéens et étudiants n’ont plus peur d’occuper des gares et des autoroutes, l’on prend alors conscience de la dégénérescence mentale de ce pays, du cancer qui paralyse ce qu’il reste de stabilité et de l’anesthésie générale dont nous sommes les victimes consentantes, plongées dans un état de servitude volontaire. Quand ces mêmes jeunes ne sont même plus foutus de respecter la moindre autorité, lorsqu’ils jugent “légitime” le fait de nuire de plein fouet à ceux qui ont le travail pour souci quotidien, à ceux qui n’ont rien demandé mais qui malgré tout se retrouvent embarqués de force dans la bataille, peut-on encore affirmer haut et fort qu’il existe un quelconque bon sens, un subtil zest de rectitude morale et ne serait-ce qu’un sens minimal de la mesure dans ce pays, que les valeurs ne sont pas inversées et que les bonnes volontés sont encore des forces en présence? La soldatesque imbécile qui a récemment tenté de paralyser tout un pays a le même raisonnement qu’un terroriste transformant des civils innocents en des monceaux de chairs carbonisés, encore fumants et sacrifiés sur l’autel de la Cause. Ajoutez à cela la douce idée selon laquelle les victimes ne seraient en somme que des “dommages collateraux” et vous aurez un bel état des lieux de la santé mentale de ces jeunes. Sur le fond, ils n’ont pas grandchose à envier aux artisans de l’attentat d’Omagh, en Irlande du Nord. Séparées par les frontières, la nature de leur lutte et les conséquences de leurs actes, ces deux factions ne sont pas moins liées par l’idée que la Cause excuse tout, que l’on peut commettre divers actes possibles et imaginables au nom de n’importe quel veau d’or. La fin justifie les moyens, et en toutes circonstances. Voila à peu près le mot d’ordre des anti-CPE logés, blanchis, nourris par papa, maman. Ne les a t-on pas entendu brailler à qui voulait bien l’entendre que l’occupation des gares et des chemins de fers représentaient “tout ce qu’il leur reste” au vaste rayon des armes anti-CPE? Que ce genre de méthodes serait leur ultime moyen de “défense” face à un gouvernement accusé d’avoir juré leur perte? C’est un argument réccurent auquel chacun de nous a déjà été confronté, que cela soit sur son lieu de travail, dans les transports en communs ou dans la rue alors que l’on fait face à un teufeur complêtement jointé, drapeau noir sur l’épaule et bouteille d’alcool à la main. A ce titre, il convient de rappeler que peu importe la résistance que le gouvernement leur oppose, rien ne justifie la prise en otages de ceux qui n’ont pas fait part de leur désir d’adhérer à la Cause des anti-CPE. Mais allez dire ça à une toute jeune génération vivant au pays de l’Enfant-Roi, à une génération à qui l’on a fait passer mai 68 pour des lanternes…
Au risque de jouer les vieux cons précoces, je pense très franchement que ce cortège de sombres petits abrutis en manque d’adrénaline est à l’image de la perversion démocratique dans laquelle nous sommes tombés.
En effet, plus que mai 68 c’est la règle démocratique et l’idéalisme forcené de ses disciples qui est à l’origine de ce désastre. Le principe “un électeur, une voix” a ruiné ce qui restait de la capacité humaine à accorder une valeur réelle aux choses. Car une fois que le pilier de bar compte autant aux yeux du politicien que le promoteur immobilier ou le prolifique savant, il n’en faut guère plus pour que le poivrot désormais tellement certain de son bon droit se mette à agiter vulgairement un éventail de revendications auxquelles le pouvoir politique serait contraint d’accorder la même considération qu’à l’homme de savoir. Ce n’est pas pour rien que les jeunes anti-CPE ont rappelé tout au long de cette crise qu’ils se rappeleront de Villepin et du CPE quand le moment sera venu, c’est à dire en 2007. A ce propos, je m’interroge: que représentent de vulgaires brûleurs de livres occupant les locaux de la Sorbonne, des pieds-nickelés enchaînés aux facultés et autres chairs à syndicat? Quelles prétentions ont ces larves à prendre en main le destin d’une nation qu’ils conchient autant qu’ils peuvent? Ces jeunes qui vont passer leur foutu dimanche de premier tour d’élection présidentielle cloîtré dans leur chambre, entre une affiche géante du Che et un bon gros pétard bien tassé? Ils ne représentent rien, absolument rien. C’est une génération sans idoles qui, non contente de prétendre recréer un mai 68 avec trois bouts de ficelles et un canif, s’octroie l’ultime orgueil de peser ne serait-ce qu’infinitésimalement sur l’avenir d’un pays qu’ils vont contribuer à enterrer en devenant fonctionnaires à vie.
La médiocrité de leur être n’a d’égale que la lâcheté d’un Galouzeau politiquement enterré, d’un ministre de l’Intérieur jouant les médiateurs zélés et d’un président qui n’est plus que le fond sonore d’une salle à manger hexagonale où l’on se finit à la bibine étourdissante. A ce tableau déjà lamentable, ajoutez un député béarnais qui entame une grève de la faim contre la supposée “délocalisation” d’une usine japonaise et attention les yeux… Pendant que des tibétains font la grève de la faim contre la tutelle chinoise ou que des irlandais pratiquent le jeûne dans les geôles britanniques afin d’obtenir un statut de prisonnier politique, le député Jean Lassalle, élu bearnais de la “République” et héroïque fils de berger, fait la grève de la faim parce qu’il suspecte une compagnie japonaise de vouloir déplacer une de ses usines 65km plus loin que son emplacement initial. Et tout ceci se passe en France. On peut se consoler en se disant que la “Patrie des Droits de l’Homme” n’a plus le rayonnement mondial dont ses gouvernants se targuent quotidiennement.
Revenons à notre modeste député bien de chez nous désormais célèbre sous le nom de Jean Lassalle. Je tiens à préciser que ce dernier n’a rien d’un homme courageux en dépit de l’apparente témérité qui a pu motiver son acte, il est simplement stupide. Il est d’autant plus abruti que Toyal ne déplacerait pas ses usines 65km plus loin si Monsieur “je fais la grève de la faim dans les bras du médecin de l’Assemblée Nationale” avait tout mis en oeuvre pour que cette usine trouve des conditions d’exploitation suffisamment favorables dans le canton d’Accous pour y rester. Le député bearnais est un imbécile heureux et rien de plus. Il n’est pas courageux et encore moins héroïque, il n’est même pas audacieux. Il est tout bonnement stupide et méprisable.
Cela dit, s’il y a bien une chose qu’on peut lui accorder et au nom de laquelle il faudra même lui rendre hommage c’est d’avoir illustré par son action la dérive médiocratique de notre démocratie. D’un régime politique fondé sur l’échange d’idées en assemblée, l’on est passé à une tyrannie de la foule bruyante et animale, à la crise de nerfs infantile des forts en gueules et à l’agitation déraisonnable des esprits grégaires. Le gouvernement du peuple est devenu le “despotisme de la cohue”, le philosophe écossais James Mackintosh l’avait déjà prédit en 1791 dans son Vindiciae Gallicae. La démocratie a succombé pour laisser place à l’ochlocratie.
A l’instar des gamins aux couches pleines de merde qui ont manifesté des semaines durant contre le CPE, l’idiot bearnais du village vient de nous donner une bien belle leçon de politique en démocratie: le pouvoir c’est l’affaire des sentiments, des larmes bien huileuses, des faux coups d’éclats maîtrisés, de la polémique programmée qu’on veut nous faire passer pour “spontanée”, du sabotage organisé, de la violence physique dissimulée sous le paravent de “l’action sociale” (et je vous épargne le reste). La démocratie a généreusement accordé la même valeur à tous les éléments, aussi nuisibles et inutiles soient-ils, qui composaient jusqu’alors les bas-fonds de la société, les voilà sortis de leur repaire à l’aide de la perche tendue par l’idée selon laquelle l’on est tous doté d’un potentiel dont le monde ne saurait être privé tant chacun de nous est unique et indispensable à la bonne marche de l’Humanité [sic].
Le problème ne vient pas tant de ce que les manoeuvres politico-politiciennes ont fait de la démocratie mais bien de l’essence même de ce régime: le droit abstrait de tout un chacun à peser sur la gestion politique de la communauté a introduit un curieux virus dans l’esprit des gens, la démocratie leur a inoculé l’idée folle selon laquelle le chercheur en pleine émulation intellectuelle vaudrait autant que le pilier de bar dépendant des aides sociales. A partir du moment précis où tout un chacun a bel et bien acquis le principe voulant que nous soyons tous des “citoyens” disposant du même droit inaliénable à manifester un quelconque mal être, alors l’on pouvait prédire sans difficultés ce qui allait arriver, il n’en fallut pas plus pour que chacun se voit soudainement doté d’une importance dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence avant qu’on lui dise qu’il est un “citoyen”. Peu importe ce que cela implique à long terme et sur les responsabilités nouvelles qui apparaissent, l’important c’est d’être “citoyen”, et quand on est “citoyen” on peut joyeusement manifester son malaise “civique” en déposant un bulletin dans l’urne aux côtés du punk à chien suintant la bière pas fraiche, du chercheur à lunettes ou du modeste boutiquier.
Le suffrage universel aura eu une influence déterminante sur la psyché des individus, elle est le bras droit d’une morale égalitariste tendant à l’écrasement des conquérants et à la valorisation des nuisibles et des parasites, faisant croire aux seconds qu’ils peuvent prétendre aux mêmes égards que les premiers. Soit dit en passant, il faut noter que cet égalitarisme s’appuie avant tout sur une certaine philosophie de la culpabilité, celle-ci consistant à pousser le fort à l’auto-flagellation. Ce n’est pas pour rien que le socialisme voue un culte sans bornes à la loi de la majorité, cela dit c’est d’autant plus troublant que ses chefs de files ne rechignent guère à faire entorse aux “principes démocratiques” quand la Cause (ou le Parti) l’exige. Les résultats tragiques de cette bouillie idéologique sans queue ni tête sont observables dans nos systèmes démocratiques modernes où la glorification de “l’intérêt général” cache mal le clientélisme égoïste dont se nourrit le vox populi. En effet, la démocratie est prise en otage par des lobbies multiples dont les hommes du pouvoir doivent se ménager l’appui s’ils veulent conserver leur place au sommet de la pyramide. En se soumettant aux groupes de pression syndiqués, homosexuels, pro-immigrationnistes, anti-racistes et autres défenseurs de leur pré carré devenus maîtres dans l’art de faire et défaire la politique à la place des gouvernants, le pouvoir politique est devenu un pouvoir fantoche vivant au rythme des conflits d’intérêts privés de divers pans de la société, souvent minoritaires mais très bien organisés. Face à cette débandade du régime démocratique, la majorité non-représentée, celle qui ne descend pas dans la rue, qui ne se ligue pas au sein d’associations militantes et qui se contente de déposer un bulletin dans l’urne à intervalles réguliers, cette majorité que l’on qualifie de “silencieuse” a la curieuse impression de voter pour les autres, de n’être que la vulgaire caution du système. Elle ne fait que constater avec passivité la dérive médiocratique de la démocratie dont on lui chante les louanges avec un idéalisme dépassé. Elle voit des hordes de bouffons descendre dans les rues pour mener des luttes dans lesquelles elle ne se reconnait pas.
En lieu et place de “l’intérêt général” que l’on nous a promis, c’est la confrontation des intérêts privés qui s’est progressivement mis en place, le pouvoir politique est réduit à jouer les passeurs de pommade sous la menace des lobbies agitant leurs cartes d’électeurs à la face de politiciens apeurés à l’idée de disparaître du circuit. Cette coalition d’intérêts privés a fait exploser le concept “d’intérêt général”, elle illustre la faillite de l’idéal démocratique. Ce désastre a pris d’autant plus d’ampleur dans les Etats où les contre-pouvoirs sont inexistants sinon trop faibles pour peser dans la balance. Les mécanismes institutionnels venant à manquer, une démocratie sans garde-fous s’est instituée.
La médiocratie est tout à la fois un symptôme, un élément à part entière et l’autre nom que l’on pourrait donner à l’ochlocratie. La médiocratie est une perversion de la démocratie, l’ultime stade de déperissement du régime démocratique avant la guerre civile ou la reprise en main de la situation par un gouvernement à poigne. La médiocratie c’est quand un député fait la grève de la faim pour empêcher qu’une usine ne délocalise ou quand des syndicats du service public descendent dans la rue pour manifester contre une réforme qui ne les concerne pas, la médiocratie c’est un processus d’affaiblissement des institutions politiques d’une nation en les mettant sans cesse à l’épreuve de mouvements de protestation très agressifs menant des luttes déraisonnables, sans vision d’envergure et complêtement stériles, donc parfaitement médiocres. La médiocratie a triomphé quand ces mouvements de protestation sont entendus et respectés au lieu d’être réprimés. C’est le cas du député Jean Lassalle et des manifestants anti-CPE qui ont eu raison du groupe Toyal pour l’un et du gouvernement pour l’autre.
Ce tableau chaotique, je vous le donne en mille, ressemble de près comme de loin à ce qu’il se passe actuellement en France. Depuis mai 68 et la tabula rasa globale qui a accompagné ce sombre épisode de notre histoire, les valeurs morales sont en déclin, plus encore ce sont les valeurs dans leur entièreté qui sont inversées, c’est le sens de l’autorité qui a été bradé, le travail et le mérite personnel n’ont pas fait long feu, les contre-valeurs se sont imposées comme celles de la paresse collective érigée en une nouvelle idole “progressiste”, la révolution permanente est le crédo de ces nouveaux mouvements de protestation institutionnalisés dont les agissements destructeurs qui, loin de discréditer leurs auteurs aux yeux d’une large part de la population, ont finalement été acceptés par des citoyens qui s’y résignent sans grande resistance. Un seul mot d’ordre: le nihilisme. Plus rien n’a de valeur, exceptée la cause dont on se réclame. Certes on me répondra que c’est surtout et avant tout parce que la France est dotée d’une histoire riche en luttes sociales et syndicales, que c’est dans sa “tradition”. J’objecterai que ce n’est pas tout et qu’il faut se garder d’oublier que lorsque l’on abat les contre-pouvoirs moraux d’une société en menant une révolution culturelle dont les héros s’appellent Mao ou Che Guevara, on verse immanquablement dans une situation d’instabilité sociale chronique rythmée par les destructions d’autant plus multiples qu’elles échouent dans leurs prétentions créatrices.
Le régime démocratique n’est plus simplement perçu comme un simple mode de désignation des gouvernants mais comme une doctrine. Une doctrine avec ses principes intangibles, ses ténors et ses militants, son activisme et ses visées propres. Quand l’on soumet au vox populi un droit constitutionnel tel que celui de se déplacer sans entrave dans des lieux publics dans le but de légitimer sa violation au nom de l’intérêt d’un mouvement syndical quelconque, c’est la plus haute autorité d’un Etat de Droit que l’on remet en cause, on pratique alors le déni total de légitimité de l’institution censée être la garante de dernier recours de nos libertés individuelles, des droits de tous les citoyens. Quand un Président de la République va jusqu’à donner du crédit à ces agissements en pliant genoux devant ses auteurs tout en passant outre la validation de l’action de son gouvernement via le Conseil constitutionnel, c’est le plus haut dirigeant de ce pays qui capitule devant les apprentis-terroristes qui lui tiennent tête. C’est ce que je notais plus haut: plus rien n’a la moindre valeur, tout se vaut, plus aucune hierarchie des valeurs n’existe encore. Pas même une notion des plus anodines: le respect.
Envers et contre tout, la démocratie n’est même plus une idéologie, elle est littéralement devenue une religion. Une religion avec ses dogmes fondateurs, son clergé et ses disciples, sa mission évangélique et ses desseins sacrés. Au nom de la démocratie, tout est permis. Toute valeur est soumise à la décision des urnes, le bulletin de vote a valeur d’autorité sur tout ce qui est considéré comme “sacré” ou non, l’on a sacrifié la Raison contenue dans les coutumes et traditions sur l’autel du suffrage universel. Mai 68 a abattu ce qu’il restait de raisonnabilité dans ce pays, mai 68 a brisé les barrières morales qui nous protégaient des adeptes du nihilisme de la révolution permanente. La démocratie sans contre-pouvoirs institutionnels ni culturels a ravagé cette nation et en ravagera d’autres encore si les peuples se laissent bercer par le chant des sirènes progressistes entraînant navire après navire sur les rives de la société caméléon, ce modèle de société basé sur le changement perpétuel, sur l’instabilité des moeurs et le chaos moral et intellectuel des individus.
Il existe des démocraties un peu plus stables et confiantes en les valeurs fondatrices de leurs nations, plus respectueuses à l’égard des rouages de leur histoire et définitivement plus conservatrices en ce qui concerne la notion de “sagesse politique” et de la perennité de cette idée. Malgré tout, la tentation médiocratique vient toujours frapper à la porte de ces démocraties et quand les valeurs morales sont amochées, il reste toujours des mécanismes institutionnels particulièrement puissants pour remettre la fameuse règle de la majorité à sa juste place en bâillonnant ses prétentions doctrinaires. On rappelle alors que ce que l’on nomme “démocratie” n’est rien d’autre qu’un mode de désignation des gouvernants, ni plus ni moins. C’est le cas des Etats-Unis. C’est au pays de l’Oncle Sam que l’on a violé ardemment les droits civiques des citoyens américains avant de rétablir l’Etat de Droit en se gardant avec une intime précaution de laisser une telle situation émerger à nouveau, rappelons nous du sénateur Mac Carthy qui a fini sa vie dans l’alcool après avoir été désavoué au noms des sacro-saints principes qui ont fondé les Etats-Unis d’Amérique. Mais aussi de Richard Nixon, de la ségrégation… Les Etats-Unis ont veillé à conserver le respect de leurs institutions, la reconnaisance singulière de leur légitimité et de la valeur essentielle de leurs fonctions. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce tout jeune pays a mis la protection des droits individuels sous le patronnage de Dieu le père, ce qui ne manque pas de pertinence pour les français que nous sommes, habitués à voir chaque jour un peu plus les libertés réduites en miettes par des totalitaristes en puissance baignant dans une atmosphère de haine farouche à l’égard de la religion. Alors qu’aux Etats-Unis l’appartenance à une communauté religieuse est considérée comme un phénomène social tout ce qu’il y a de plus banal, la République Française ne s’est pas gênée pour annoncer la mort de Dieu au cours des toutes premières années du 20ème siècle. Or, s’il y a bien une leçon de l’histoire à garder en mémoire et à transmettre, c’est bien l’idée que la mort de Dieu a toujours été un boulevard incontournable par lequel ont transité les sociétés avant d’être soumises aux velléités totalitaires d’un Etat tout puissant. C’est grâce aux efforts combinés de valeurs morales réaffirmées et de solides mécanismes institutionnels que les Etats-Unis ne sont pas tombés dans la spirale médiocratique qui a eu raison de ce petit hexagone à l’extrême-gauche du continent européen, c’est grâce à cela que les Etats-Unis sont demeurés une démocratie à la fois garante des libertés individuelles et la plus directe possible vis à vis des citoyens américains, c’est à dire la plus populaire sans verser dans l’ochlocratie. La France quant à elle n’est plus qu’une ochlocratie.
Au final, que peut-on souhaiter à nos démocraties modernes et à nos contemporains empoisonnés par sa vulgate? De se réveiller en premier lieu. D’être domptées par d’efficaces mécanismes institutionnels et des valeurs morales pour les premières et que l’on enseigne aux seconds que les masses sont plus souvent déraisonnables, sombres et potentiellement dangereuses par nature que sages et lucides car la passion est leur opium le plus récurrent, que la voix des urnes n’est pas un baromètre de la vertu des hommes et que le mérite personnel est un indicateur nettement plus fiable, enfin que la tutelle divine -à défaut d’un souverain- n’est pas une menace mais la garante d’une certaine paix sociale et que la volonté humaine a besoin de garde-fous pour ne pas voir se reproduire les monstruosités qui ont eu cours au long du 20ème siècle. A ce titre, je ne saurais trop citer Guido Hülsmann, penseur libertarien et professeur des Universités à la Faculté de Droit, d’Économie et de Gestion de l’Université d’Angers, auteur du texte Comment mettre fin à la guerre civile permanente? (présenté devant le Cercle Frédéric Bastiat à Dax le 21 décembre 2002):
Pour la pensée politique du haut Moyen-Âge, saturée des catégories que Saint Augustin avait établies dans La Cité de Dieu, l’idée qu’un prince puisse s’emparer de la propriété de ses sujets sans limites objectives et dans les seules contraintes de sa propre volonté, cette idée aurait été considérée blasphématoire. […] La propriété du plus humble était hors jeu même pour le plus puissant. Il est vrai que ce principe était reconnu seulement en théorie, tandis qu’en pratique la mentalité sauvage des hommes empêchait son application rigoureuse. Mais toujours reste-t-il que le principe était sacré. Ce n’était pas l’homme qui définissait ce qui était juste et bon. C’est Dieu seul qui faisait la loi, une loi qui se présentait à l’infidèle sous la forme des lois de la nature. L’homme n’a qu’à connaître et appliquer ces lois qui existent indépendamment de sa volonté. Voilà la grandeur juridique et politique du Moyen-Âge. […] Moins d’un siècle après la mort de Louis XIV, les révolutions américaine et française ont mis en pratique le principe selon lequel ce n’est pas seulement la volonté du roi qui peut faire la loi, mais également celle de la multitude. Le culte de la démocratie – appelé également celui de l’humanité ou celui de l’Homme avec un « H » majuscule – remplaçait alors le culte du roi qui, à son tour, avait déjà éliminé le culte de Dieu.
Limpide.
Lumineux.
En France, la démocratie est passée du stade de mode de désignation du gouvernement à celui de religion en passant par l’idéologie, il y a désormais de plus en plus de bonnes raisons pour être réactionnaire dans ce pays au sens où l’entendait Nicolás Gómez Dávila (dans son oeuvre maîtresse Les horreurs de la démocratie, 2003):
Pour le réactionnaire, réagir n’est pas tomber dans un passé mort, mais s’arracher à une maladie qui tue.
La mort de Dieu puis celle de la famille, du travail et de ce qu’il restait des valeurs conservatrices en 1968 puis la longue chute aux enfers de nos institutions qui atteignent en 2006 un niveau de carbonisation sans précédent avec l’affaire du CPE, depuis le début de la Vème République. Cela fait beaucoup, il y a de quoi depoussiérer Rousseau et Voltaire (et de les réconcilier par la même occasion). Le premier écrivait:
Une démocratie pure ne convient qu’à des dieux.
Quant au second il ne ménageait pas non plus ce qui allait devenir le nouveau veau d’or de ces années 2000:
La démocratie pure est le despotisme de la canaille.
En somme, la démocratie n’a qu’une seule qualité, c’est un mode de désignation facilement défendable car il se base sur l’acceptation du gouvernement par les gouvernés, du moins par une majorité d’entre eux. On peut néanmoins encore disserter sur le fait que le taux d’abstention atteint parfois un tel niveau qu’un candidat n’est pas même élu par la majorité de la population du pays dont il a la charge. Cependant n’oublions pas une chose: la démocratie n’est finalement que la continuation sous d’autres formes de l’état de guerre permanent qui lie les hommes, les armes sont devenues légales et les bulletins de vote se sont substitués à la poudre à canon, le rapport de force universel est bien présent, la marche de l’Homme avec un grand “H” ne s’est pas sensiblement altérée avec le triomphe du vox populi dans ce que l’on a la prétention (ou la naïveté) d’appeler “le monde libre”, la démocratie n’est ni plus ni moins qu’un avatar supplémentaire de ce qui rythme l’avancée de l’Humanité, la domination a pris un nouveau visage, tantôt tyrannie de la majorité tantôt tyrannie de la coalition hétéroclite des intérêts privés, la démocratie c’est l’exploitation de l’homme par l’homme… avec bonne conscience.