Much Ado About Nothing
13 mars 2007Chirac nous a volé douze ans, il n’est plus à dix minutes près, et la concision n’a jamais été l’une de ses vertus cardinales. Rien d’étonnant donc à ce qu’il transforme en interminable pensum une allocution qui aurait pu tenir en ces quelques mots: Je ne me représente pas. La France c’est un beau pays avec des valeurs et un modèle social formidable. Il faut croire en l’avenir. Le racisme c’est pas bien. Le libéralisme non plus. Je vous aime tous. Vive la République, vive la France. J’avais beau me dire que c’était la der des ders, qu’il n’aurait plus l’occasion de nous casser les pieds et que c’était - en étant optimiste - la fin d’une époque, ça m’a fait du bien quand ça s’est terminé. Quel ne fut pas mon étonnement de voir médias et commentateurs saluer ce grand moment d’emmerditude comme un “adieu réussi”, Chirac ayant su “admirablement” exprimer des “valeurs universelles”. Bon. J’avais sans doute raté quelque chose. Je me suis donc rendu sur le site de l’Elysée afin de consulter le texte intégral de ce grand moment de télévision qui m’avait semblé à moi pauvre bloggeur longuet, verbeux et farci d’idées reçues. J’ai bien fait, car j’ai pu constater qu’il ne s’agissait ni d’une impression, ni d’un malentendu. Les adieux chiraquiens sont effectivement longuets, verbeux et farcis d’idées reçues, et j’ai pensé que cela valait bien un fisking. Ce sera ma (petite) vengeance pour deux mandats abyssalement médiocres qui, c’est tout dire, m’auront fait parfois regretter son prédécesseur.
Mes chers compatriotes de métropole, d’outre-mer, de l’étranger,
Ce soir, c’est avec au cÅ“ur l’amour et la fierté de la France que je me présente devant vous.
L’introduction donne le ton. Chirac va faire dans le gnangnan: bons sentiments, patriotisme et humanisme dégoulinant au programme.
Avis aux hyperglycémiques: ce discours peut nuir gravement à votre santé.
La France est une Nation ardente et indépendante. La France, c’est une Nation engagée pour la justice et pour la paix. C’est une voix qui s’élève au-dessus des intérêts particuliers.
Si c’est être indépendant que de croire que l’on a raison contre tout le monde et ignorer, voire rejeter, tout ce qui vient de l’extérieur, alors oui la France est indépendante et ce n’est pas forcément une bonne chose. Mais est-elle “ardente”? On peut en douter. L’ambition des Français semblant ne pas aller plus loin qu’un emploi à vie bien payé sans être trop contraignant, une jolie maison et un troupeau de gamins à mettre dedans, l’épithète “ramollie” conviendrait peut-être mieux. Quant à “la voix qui s’élève au-dessus des intérêts particuliers”, Chirac veut sans doute parler des intérêts particuliers des autres.
J’aurais voulu, bien sûr, bousculer davantage les conservatismes et les égoïsmes, pour répondre plus vite aux difficultés que connaissent certains d’entre vous. Mais je suis fier du travail que nous avons accompli ensemble. Fier d’avoir restauré avec vous des valeurs républicaines essentielles, comme le principe de laïcité. Fier d’avoir conduit des réformes importantes, pour garantir nos retraites ou mieux aider les personnes âgées dépendantes et les personnes handicapées. Fier d’avoir combattu sans relâche l’insécurité et fait reculer la délinquance. Fier de voir les Françaises et les Français engagés sur les chemins de l’innovation et de l’avenir. Fier surtout d’avoir montré que, contre le chômage, il n’y avait pas de fatalité. Même s’il faut aller beaucoup plus loin, le chômage est au plus bas depuis un quart de siècle. La France tient son rang. La France affirme sa place dans le monde.
Je vais bien, tout va bien. On sait maintenant où Dany Boon est allé chercher son inspiration.
Rendons justice à Chirac: il est effectivement difficile de bousculer les conservatismes en France. Surtout lorsqu’on est soi-même un conservateur fini. Si ces réformes qu’il est le seul à considérer comme “importantes” ne furent le plus souvent que des réformettes, des pansements sur une jambe de bois, c’est parce que le Chef de l’Etat était là pour les empêcher d’aller trop loin et de verser dans ce libéralisme honni, pire à l’en croire que le communisme. Si le chômage, pour être au plus bas depuis vingt-cinq ans, nous place encore parmi les lanternes rouges de l’Europe et des pays développés, c’est parce qu’on a multiplié pendant douze ans les mesures ineptes inspirées de la pensée magique. Le chômage n’est effectivement pas une fatalité. Mourir de la rougeole non plus. Encore faut-il que le traitement soit le bon. Quant à l’insécurité… Bon, L’Elysée c’est assez loin de Sarcelles et du Val-Fourré… Et l’on veut croire que NPAT fait de l’humour lorsqu’il nous parle des Français engagés sur le chemin de l’innovation et de l’avenir alors que ses deux mandats, et surtout le deuxième, témoigne du contraire. Un peuple ouvert à la nouveauté, au progrès ferait-il un caca nerveux chaque fois qu’on lui parle de mondialisation, d’organismes génétiquement modifiés ou de flexibilité? S’offrirait-il un “non” capricieux autant que mal informé à un référendum sur un texte qu’il n’a même pas lu? Mais qu’importe. L’essentiel est ailleurs. Le principe de laïcité a été restauré (il avait donc été abandonné et nous étions revenus au Concordat: première nouvelle) et la France tient son rang - le dernier - et sa place dans le monde - celle du bouffon. Merci qui? Merci Chichi!
Tout cela, c’est grâce à vous, grâce à votre talent, grâce à votre créativité.
Heureusement que NPAT ne sollicite pas nos suffrages: quand on voit la lèche qu’il nous fait alors qu’il n’a rien à nous demander, on frémit à l’idée de ce que sa campagne aurait pu être! Le talent et la créativité dont il parle sont sans doute ceux des milliers de jeunes français qui chaque année vont les exercer… à l’étranger. Grâce à Chirac, le génie national rayonne dans le monde entier - pour le bénéfice des autres, mais c’est parce que nous avons le sens du partage et de la solidarité, même avec plus puissant que nous.
Grâce aussi, et je le mesure bien, aux efforts considérables que vous avez consentis.
Quels efforts? Consentis, vraiment? C’est ce que l’on appelle réécrire l’Histoire. Chaque esquisse de réforme, toute tentative de bousculer le status quo se sont invariablement heurtées à des grêves massives et des manifestations monstres, largement soutenues par l’opinion. Chirac a-t-il déjà oublié le CPE? Si oui, c’est aussi bien qu’il ne se représente pas. On ne peut tout de même pas confier les clés de l’Elysée à un homme souffrant de tels trous de mémoire.
Au terme du mandat que vous m’avez confié, le moment sera venu pour moi de vous servir autrement. Je ne solliciterai pas vos suffrages pour un nouveau mandat. D’une manière différente, mais avec un enthousiasme intact et la même passion d’agir pour vous, je continuerai à mener les combats qui sont les nôtres, les combats de toute ma vie, pour la justice, pour le progrès, pour la paix, pour la grandeur de la France.
Vous pensiez être débarrassé de moi, vous l’espériez même, et bien c’est raté! Certes je suis un peu moins jeune que VGE lorsqu’il a quitté l’Elysée, mais je suis en meilleure santé que Tonton! Eh non, Chichi, c’est pas fini! Je trouverai bien un autre moyen pour vous faire profiter de ma sagesse et de mes bons conseils. D’ailleurs en voici quelques-uns:
D’abord, ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise. Il pervertit, il détruit. Tout dans l’âme de la France dit non à l’extrémisme.
Tout dans l’âme de la France moins environ 20% si l’on en croit les résultats de la dernière présidentielle et si l’on s’en tient à la définition restrictive de l’extrêmisme qui est celle de Chirac. Pour lui, en effet, l’extrêmisme c’est Le Pen. Besancenot, Laguiller, connais pas. Ils ne font pas, eux, dans le rejet de l’autre, même si une bonne partie de leur discours consiste à flétrir les patrons, les bourgeois, les spéculateurs, et que ces derniers auraient du mouron à se faire si une marée rouge vif portait l’Olivier ou l’Arlette à la magistrature suprême.
Mon deuxième message, c’est que vous devez toujours croire en vous et en la France. Nous avons tant d’atouts. Nous ne devons pas craindre les évolutions du monde. Ce nouveau monde, il faut le prendre à bras-le-corps. Il faut continuer à y imprimer notre marque. Et il faut le faire sans jamais brader notre modèle français. Ce modèle, il nous ressemble. Et surtout il est profondément adapté au monde d’aujourd’hui, si bien sûr, nous savons le moderniser en permanence.
Ben oui, c’est logique. Le modèle français est profondément adapté au monde d’aujourd’hui. C’est pour ça qu’il faut le moderniser. De même que ma vieille 2CV est parfaitement adaptée à la conduite sur neige, c’est pour ça qu’il ne faut pas oublier les chaînes. On retrouve ici l’un des traits fondateurs de l’identité nationale, qui est le refus de confronter la théorie à la pratique. Si ça rate, ce n’est pas parce qu’on a fait fausse route, mais parce qu’on n’est pas allé assez loin, ou que la réalité n’a pas joué le jeu. Le modèle français prend l’eau de toutes parts, il a visiblement fait son temps, mais tout ce que Chirac nous propose c’est de lui coller une nouvelle rustine et de continuer jusqu’à la prochaine crevaison, et ainsi de suite. Comment, dans ces conditions, les français ne craindraient-ils pas les évolutions du monde, quand celles-ci lui apportent chaque jour une nouvelle preuve de la caducité de leur si beau “modèle”? Et pour imprimer sa marque, encore faut-il disposer de bons outils. Chirac ne voit apparemment pas la contradiction entre le modernisme des objectifs qu’il fixe et le passéisme de la méthode qu’il propose; cette contradiction est pourtant au coeur de son double mandat, et explique en grande partie son échec.
Nous devons poursuivre résolument dans la voie de la réforme, en faisant toujours le choix du travail, de l’innovation et de l’esprit d’entreprise.
D’accord, mais cela risque d’être difficile avec un peuple qui ne veut pas travailler davantage, même pour gagner plus, qui se méfie de toute innovation autre que dans le domaine des téléphones portables ou du home cinema, qui a une très mauvaise opinion - pratiquement unique au sein des pays développés - du capitalisme et de l’économie de marché, et qui ne comprend la réforme que comme un renforcement de ses avantages acquis, sinon dans la rue!
Lors du référendum, vous avez exprimé vos doutes, vos inquiétudes, vos attentes. Il est vital de poursuivre la construction européenne. Les nationalismes qui ont fait tant de mal à notre continent peuvent renaître à tout moment. Et ce n’est pas seuls que nous ferons face aux bouleversements économiques du monde. La France doit affirmer l’exigence d’une Europe puissance. D’une Europe politique. D’une Europe qui garantisse notre modèle social. C’est notre avenir qui est en jeu. Portons toujours cet idéal et cette volonté.
L’Europe c’est bien parce que ça met un frein aux nationalismes qui nous ont fait tant de mal - enfin, dans la théorie, parce que dans les faits ni le FN ni le Vlams Blok ne semblent l’avoir remarqué - mais c’est bien surtout parce que c’est bon pour la France, et la France doit y occuper une place prépondérante, voire dominante. Chirac se veut européen, il n’est que gaulliste. Espérons plus de sincérité, de passion et d’ouverture de la part de son successeur.
Mon quatrième message, c’est que la France n’est pas un pays comme les autres. Elle a des responsabilités particulières, héritées de son histoire et des valeurs universelles qu’elle a contribué à forger. Ainsi, face au risque d’un choc des civilisations, face à la montée des extrémismes notamment religieux, la France doit défendre la tolérance, le dialogue et le respect entre les hommes et entre les cultures. L’enjeu : c’est la paix, c’est la sécurité du monde.
Remplacez les Etats-Unis par la France, donnez au tout un ton plus guerrier, et vous avez un discours-type de Bush. Quand ce dernier adjuge à son pays une singularité historique, une mission civilisatrice et une obligation de leadership moral (et, le cas échéant, militaire) les français crient à l’impérialisme, à la bonne conscience exterminatrice, à l’hubris et j’en passe. Chirac fait de même, et ça passe comme une lettre à la poste. Voilà qui est très révélateur de l’idée que se fait Chirac de ce système multipolaire dont il nous a rebattu les oreilles pendant la crise irakienne: un système qui permettrait non pas l’existence de contrepoids, mais à la France de se mêler des affaires des autres et de leur imposer son modèle le cas échéant, ce qu’elle serait bien en mal de faire actuellement. Au vu des affinités géopolitiques de Chirac, on ne peut que s’en réjouir.
De même, il serait immoral et dangereux de laisser, sous l’effet d’un libéralisme sans frein, se creuser le fossé entre une partie du monde de plus en plus riche et des milliards d’hommes, de femmes et d’enfants abandonnés à la misère et au désespoir. Le devoir de la France, c’est de peser de tout son poids pour que l’économie mondiale intègre la nécessité du développement pour tous.
On savait déjà que le libéralisme était une déviance, pire que le communisme, on sait à présent qu’il est il est de plus immoral et dangereux. Et c’est un homme de droite - enfin, à ce que l’on dit - représentant un parti théoriquement conservateur, qui nous dégoise cette salade de platitudes altermondialistes digne d’un gueuleton d’après-FSE. Imaginez Mariano Rajoy, Jean-Claude Juncker ou Silvio Berlusconi tenant le même discours, et la tronche de leurs supporters. En France, toutefois, c’est on ne peut plus normal, et la relève est d’ores et déjà assurée avec François Bayrou, le démocrate-chrétien qui est pour la taxe Tobin. Oui, la France n’est vraiment pas un pays comme les autres…
Enfin, il y a la révolution écologique qui s’engage. Si nous ne parvenons pas à concilier les besoins de croissance de l’humanité et la souffrance d’une planète à bout de souffle, nous courons à la catastrophe. C’est une révolution dans nos esprits tout autant qu’à l’échelle mondiale qu’il faut mener. Pour concevoir un nouveau mode de relation avec la nature et inventer une autre croissance. Avec sa recherche, avec ses entreprises, avec son agriculture, avec l’avance qu’elle a prise dans le nucléaire et les choix résolus qu’elle a faits dans les énergies renouvelables, la France a tous les atouts pour relever ce défi majeur du XXIe siècle.
Après nous avoir joué les Chavez du Faubourg Saint-Honoré, Chirac se prend maintenant pour Al Gore et retrouve les accents de son fameux discours de “la maison qui brûle” au sommet de Johannesbourg. On lui saura gré de ne pas donner dans l’absolutisme vert et de mentionner le nucléaire au côté des énergies renouvelables chères à Nicolas Hulot et Corinne Lepage. Mais la rhétorique est celle d’un prêcheur de Central Park, à ceci près que la boîte en carton s’appelle ici l’Elysée.
Toutes les bonnes choses ont une fin. Les mauvaises aussi. Le discours de NPAT ne fait pas exception et c’est une déclaration d’amour:
Vous l’imaginez, c’est avec beaucoup d’émotion que je m’adresse à vous ce soir. Pas un instant, vous n’avez cessé d’habiter mon cÅ“ur et mon esprit. Pas une minute, je n’ai cessé d’agir pour servir cette France magnifique. Cette France que j’aime autant que je vous aime. Cette France riche de sa jeunesse, forte de son histoire, de sa diversité, assoiffée de justice et d’envie d’agir. Cette France qui, croyez-moi, n’a pas fini d’étonner le monde.
Ca je suis bien d’accord, la France n’a pas fini d’étonner le monde. Lors de la présidentielle, déjà . Nous tenons avec Sarkyou, Baryal et Ségozy une belle brochette de clowns, avec Le Pen en possible fée Carabosse. Ne t’en fais pas Chichi, ton oeuvre te survit. Et puis nous aussi on t’aime. On t’aimera même encore plus dans deux mois. See you later, alligator!
