Comment maîtriser le cours de la viande ?

18 juillet 2008 | Dans Non classé | Aucun commentaire

On peut vraiment se demander si les adversaires de peine de mort, c’est-à-dire les gens qui la proscrivent absolument pour des raisons philosophiques, ont trouvé un moyen pour ne jamais penser à des gens comme Samir Kuntar, qui va pouvoir poursuivre la carrière prometteuse qu’il avait joyeusement entamée en 1979. Si Badinter trouve vraiment que le monde est un meilleur endroit si on ne le débarrasse pas de cette personne, il serait intéressant d’entendre ce qu’il a à dire à ce sujet.
Mais il arrive que la politique et les sentiments soient sérieusement en conflit, et en pareil cas, il est parfois bon que la politique l’emporte. Dans le cas présent, les sentiments étaient des deux côtés à la fois : Mme Haran, rescapée des débuts professionnels de Kuntar, n’était apparemment pas enthousiaste à l’idée que ce dernier soit lâché dans la nature. Mme Goldwasser, quant à elle, trouvait manifestement que récupérer son mari dans un cercueil valait mieux que de ne pas savoir ce qu’il était devenu. Quant à la famille Arad, elle n’avait de toute façon aucune chance.
L’Etat israélien aurait donc pu choisir assez froidement une solution ou une autre et la justifier par un discours compassionnel. Olmert n’était acculé à rien du tout. Il a probablement voulu privilégier l’activisme diplomatique, les démarches “de paix” et la bonne image d’Israël, pays tellement plus humain que ses ennemis qu’il est disposé à un échange à la fois humiliant et désastreux sans qu’on en comprenne très bien l’intérêt exact.
Les gouvernements sont parfois capables de commettre et de reproduire des erreurs assez évidentes. C’est ainsi. Dans le cas présent, l’erreur évidente consiste à accepter une transaction désavantageuse que l’ennemi peut reproduire plus ou moins à volonté. Ce n’est certainement pas très difficile de kidnapper un touriste israélien à l’étranger, par exemple en Amérique du Sud ou en Asie, et de l’échanger deux ans plus tard contre des dizaines de prisonniers arabes, voire, s’il n’en reste plus, contre d’autres choses : des armes, de l’argent, et pourquoi pas des territoires ? Si l’Etat israélien n’a aucun argument à opposer à l’idée que “tout” doit être fait pour sauver un otage ou même pour récupérer son cadavre, il aura du mal à refuser.
Ce serait donc un bon moment pour appliquer quelques prescriptions simples en matière d’otages. Les voici :
- Interdire le versement d’une rançon. Une loi devrait interdire au gouvernement de verser une rançon afin de récupérer un otage, sauf si la rançon en question consiste elle-même en otages capturés après le début de la crise afin de constituer une monnaie d’échange.
- Brûler les bateaux. Quand on n’est pas assez confiant vis-à-vis de soi-même pour pouvoir garantir qu’on fera preuve de courage lorsqu’il le faudra, il faut se mettre dans une position telle qu’on n’aura pas le choix. Le commerce des otages est un commerce qui n’est profitable qu’à un partenaire. L’autre a donc intérêt à ce que ce commerce cesse. Le commerce en général étant rendu impossible par l’absence de confiance, il faut que les gouvernements des pays civilisés prouvent qu’ils ne sont pas fiables et qu’on ne peut pas leur faire confiance. Israël aurait dû loger une balle dans la tête de chacun des prisonniers qu’il a libérés et les restituer ainsi. Israël devrait prendre des engagements vis-à-vis des preneurs d’otages et ne pas les tenir. Il faudrait organiser des réunions secrètes avec des représentants des ravisseurs et les assassiner. Tout devrait être fait pour que les négociations avec des preneurs d’otages ne soient plus possibles.
- Isoler les familles. La plupart des gens normaux seraient prêts à sacrifier la population de leur pays pour récupérer leurs enfants, ce qui est parfaitement normal. Il est inutile de demander aux intéressés de déclarer vouloir sacrifier leur fils ou leur fille pour le bien de la nation : ils ne le feront généralement pas. Le plus simple serait de leur interdire toute apparition publique pendant la durée de la crise, avec les dispositions qu’il faudra pour les cas un peu complexes (comme les prises d’otages qui s’étendent sur plusieurs années, par exemple). Les familles n’en seront pas beaucoup plus heureuses mais au moins, elles n’auront pas de problème de conscience et personne ne leur en voudra d’avoir leurs propres objectifs.
- Oublier les otages. Les Américains ont décidé de ne pas trop parler de leurs otages depuis l’affaire de l’ambassade à Téhéran en 1979. S’il est en pratique possible d’éviter que ne se créent des comités et que l’activité associative ne devienne complètement hystérique à chaque fois qu’un otage est capturé, ce sera une excellente chose. De toute façon, la disposition envisagée plus haut à propos des familles doit être complétée pour éviter que des “porte-paroles” ne prennent le relais.
- Protéger la justice. Depuis quand un gouvernement peut-il légalement faire libérer un prisonnier de droit commun qui n’a pas fini de purger sa peine ? D’une manière ou d’une autre, une loi, voire une loi constitutionnelle, devrait interdire explicitement la libération d’un prisonnier faisant l’objet d’une demande de libération appuyée par une prise d’otage.
- Privilégier la force. Une libération par la force devrait être tentée dès lors que l’otage est localisé et qu’on a une vague idée de la manière dont l’opération pourrait être conduite. Les risques pour ceux qui opèreront doivent être pris en considération, mais de façon relative. Il n’est pas absurde de sacrifier dix personnes pour en libérer une. L’important, dans ces affaires, est surtout le bilan du point de vue des preneurs d’otages, et il faut qu’il soit au mieux négatif, et de préférence désastreux.
- Autoriser explicitement la prise d’otages du bord opposé en pareille situation. Faute d’une libération par la force, un échange peut être envisagé à condition que ne soient échangés que des nouveaux prisonniers. Accessoirement, l’exécution de ces derniers devraient également être autorisée quand la situation le justifie, mais ne rêvons pas.
Ces recommandations suivent pour l’essentiel deux principes : faire en sorte qu’une prise d’otages ne puisse pas être profitable ; mettre en place les garde-fous légaux nécessaires pour empêcher le gouvernement d’enfreindre le premier principe ; faire en sorte que les deux premiers principes soient affichés publiquement ; faire en sorte que leur respect puisse être contrôlé par un juge.
Toutes ces mesures peuvent faire l’objet de lois devraient prendre le pas sur la liberté de manoeuvre du gouvernement. La “raison d’Etat”, principe sur lequel s’appuient les gouvernements pour ne pas respecter leurs propres lois, trouve parfois des justifications, mais dans ce cas précis, c’est un piège. En cas de prise d’otage, le gouvernement est plus fort s’il agit sous la contrainte. Ulysse avait ordonné à ses compagnons de l’attacher au mât afin qu’il ne puisse pas diriger son bateau vers les srènes. Il n’aurait pas résisté à la beauté de leur chant s’il avait eu les mains libres et il le savait. Il doit en être de même pour le gouvernement en cas de prise d’otage car c’est apparemment le seul moyen pour qu’il soit en mesure de résister aux chants des sirènes d’aujourd’hui que sont la pression médiatique et les sondages d’opinion.

La cueillette est pour bientôt

11 juillet 2008 | Dans Non classé | Aucun commentaire

Pourquoi les gardiens de la révolution diffusent-ils une photo truquée représentant quatre missiles en train de décoller alors que trois seulement ont décollé tandis qu’un quatrième avait manifestement un problème ?
Contrairement aux autres cas récents de trucages de photos, on a ici affaire à un organe officiel qui contrôle l’ensemble du processus, à commencer par l’action elle-même, c’est-à-dire le décollage des missiles, la diffusion des autres documents photographiques et filmés qui représentaient le décollage de trois, et non de quatre, missiles, le trucage et la diffusion de la photo truquée.
Autrement dit, ce sont plus ou moins les mêmes personnes qui ont diffusé la version authentique et la version truquée.
Qu’est-ce que la version truquée apporte de plus que la version authentique ? Elle masque, ou plutôt prétend masquer, le dysfonctionnement d’un lanceur sur quatre, ou de son missile. Evidemment, s’il était aussi ennuyeux pour le gouvernement iranien de montrer un missile ne décollant pas, personne ne les obligeait à diffuser le film et les photos où figurait le missile immobile.
Ce sont apparemment les gardiens de la révolution qui ont mis la photo truquée sur leur site. La photo a ensuite été reprise par l’AFP, laquelle s’est apparemment rendue compte assez rapidement du trucage (apparemment très facile à détecter pour des professionnels). Maintenant, les gardiens de la révolution sont ridicules.
Pourquoi ont-ils fait cela ? Une explication pourrait être que la photo était destinée à un usage essentiellement interne. Si leur site est en langue iranienne, ce qui est probable, ils ont peut-être estimé que la photo seraient plus jolie comme ça. Leur public habituel ne doit pas être particulièrement méfiant en matière d’information et le but était peut-être d’accroître encore un peu l’enthousiasme révolutionnaire des masses.
Les gardiens de la révolution n’ont donc pas fait très attention à leur réputation internationale. Peut-être cette négligence procède-t-elle d’une attitude plus générale des autorités iraniennes. Quand les Nord-coréens “informent” leur population de toutes les merveilles à mettre à l’actif de leur régime, ils n’espèrent probablement pas convaincre grand-monde à l’extérieur de leurs frontières. “Dogme en-deça de la DMZ, délire totalitaire au-delà”, et personne ne se pose tellement plus de questions que cela. L’Iran en est-il à ce stade ?
Quand les gardiens de la révolution “communiquent” sur le programme balistique iranien, il faut croire que c’est le public iranien qui les intéresse. Plus généralement, le gouvernement iranien a peut-être voulu faire parvenir un “message” aux Occidentaux, mais le moins qu’on puisse dire est que le message en question n’était pas particulièrement convaincant. Apparemment, on a assez rapidement conclu que les missiles en question étaient les habituels V-2 améliorés et rien de plus, contrairement à ce que prétendaient les Iraniens.
Si les autorités iraniennes veulent montrer à leur population que l’Iran est militairement très puissant et capable de dissuader les Occidentaux, c’est peut-être un signe indiquant que la population en doute. Par ailleurs, une partie au moins de la population iranienne est capable de détecter la supercherie photographique et, plus généralement, de relever l’absence de sérieux de la démonstration. A Téhéran et dans les principales villes, un certain nombre de gens sont capables d’accéder à Internet et il n’en faut pas beaucoup plus.
L’Iran est un pays assez comparable à l’URSS des années quatre-vingt. Le régime est de type totalitaire. Il exerce son contrôle sur une partie importante de la vie privée des gens ainsi que sur l’essentiel de l’économie. La vie politique y est strictement encadrée.
Le régime doit se méfier de deux composantes de la population : les élites urbaines, qui considèrent les dirigeants comme des terroristes analphabètes, et les minorités des régions périphériques (Arabes, Azéris, Baloutchs, Kurdes, principalement), qui sont toujours plus ou moins tentées par le séparatisme. Le régime s’appuie probablement sur les Perses ruraux ou d’origine rurale (à peu près 70% de la population est aujourd’hui urbaine), des gens plus religieux que la moyenne sur lesquels s’est appuyée la révolution de 1979. Tout cela est classique. Il ne faut pas sous-estimer le soutien populaire du régime. Les gens qui visitent Téhéran sont généralement frappés par le rejet dont le régime semble faire l’objet auprès des Iraniens les plus éduqués, ceux qui parlent anglais et qui veulent bien discuter avec des Occidentaux, mais l’ambiance est apparemment assez différente dans les campagnes et même, probablement, dans les quartiers les plus pauvres de la capitale.
On peut supposer que le régime peut tirer quelque chose de campagnes de communication aussi lamentables que celle dont il est ici question auprès de ces populations, mais pas tellement auprès des élites ni des minorités.
Le régime essaye donc de montrer donc sa force au peuple et cela renforce peut-être le soutien dont il bénéficie mais, cela signifie également que si l’on montre un jour au peuple iranien à quel point son régime est en réalité faible, les conséquences peuvent être intéressantes. Or, il existe un moyen assez efficace pour faire une telle démonstration : détruire l’ensemble de son programme nucléaire. Si une telle chose se produit, il est très probable que le régime mettra immédiatement en scène un grand ralliement patriotique afin de montrer aux Occidentaux à quel point ils ont eu tort d’attaquer l’Iran. Tout ne sera d’ailleurs peut-être pas faux dans une telle démonstration, mais il faut bien garder à l’esprit le fait que même si un ceretain ralliement populaire est alors observé, sa sincérité sera extrêmement douteuse et une partie notable de la population n’y participera pas. Aujourd’hui, le régime ne sait probablement pas très bien dans quelle mesure la population le soutient, et il en saura encore moins au lendemain d’une attaque. En outre, il est parfaitement possible d’infliger au régime une humiliation telle que son prestige interne s’en trouvera très diminué, et avec lui la crainte qu’il inflige à la population. La suite échappera au contrôle des Occidentaux. Peut-être ce régime peut-il être éliminé en douceur comme l’ont été ceux d’Europe de l’Est ; peut-être saura -t-il se défendre comme l’a fait celui de Saddam Hussein en 1991. C’est difficile à dire, mais la question mérite certainement d’être étudiée.
En attendant, il est possible que cette récente campagne de communication ait surtout communiqué au reste du monde des réflexions du type de celle ébauchée ici. Les mensonges et le trucages ne donne pas exactement l’impression de faire face à des génies diaboliques.
Quand la priorité d’un régime est d’intoxiquer sa propre population, il est probable qu’il s’intoxique lui-même en même temps, et un régime auto-intoxiqué est un régime faible. Le fruit est en train de mûrir, n’oublions pas de le cueillir quand le moment en sera venu.

La liberté d’expression n’est pas un luxe

18 juin 2008 | Dans Non classé | Aucun commentaire

Ce serait quand même dommage de limiter la liberté d'expression.

Le New York Times a récemment publié un article dans lequel l’auteur se demandait si la liberté d’expression telle qu’elle est garantie par la constitution américaine n’était pas excessive et plus ou moins anachronique. L’auteur remarquait à juste titre que les Etats-Unis font aujourd’hui figure d’exception puisqu’ils sont l’une des seules démocraties (et tout simplement l’un des seuls pays) où l’on peut écrire et dire publiquement à peu près ce qu’on veut. Il y a quand même quelques restrictions dans ce domaine aux Etats-Unis mais elles relèvent généralement soit de la transmission d’informations, soit de cas particulier. Par exemple, c’est un crime fédéral, paraît-il, de discuter de l’éventuel assassinat du président.
Concernant la distinction entre expression d’une opinion et diffusion d’une information, c’est une distinction qui n’est pas formulée en tant que telle par les textes législatifs ou par les gens qui discutent de la liberté d’expression, mais elle est peut-être pertinente. Diffuser un secret d’Etat et diffamer quelqu’un sont deux actes qui relèvent de la diffusion d’informations, vraies ou fausses. S’il est difficile d’établir une limite claire entre ce que l’Etat doit ou non pouvoir interdire dans ce domaine, on peut en revanche plus facilement discuter des limites de son pouvoir en matière d’expression d’opinions. Reste à savoir si diffusion d’informations et expression d’opinions peuvent aussi facilement être séparées, et qui se chargera de le faire. La question n’est pas évidente, mais le propos du New York Times relevait clairement de la deuxième catégorie. L’auteur de l’article suggérait de façon assez insidieuse que les Etats-Unis ont probablement tort d’estimer que tout individu a le droit d’exprimer l’opinion qu’il veut.
Evidemment, il est toujours facile de citer des cas dans lesquels l’expression d’une opinion a eu des conséquences dommageables. Un caricaturiste danois a fait un dessin qui a déplu à des gens capables de faire du tort : peu importe qu’il ait tort ou raison, l’acte a eu des conséquences néfastes donc il aurait mieux valu qu’il n’ait pas lieu. Une bande d’antisémites diffuse des textes idiots visant à convaincre que l’holocauste est en grande partie une légende : cela heurte des gens qui ont eu à souffrir des événements en question, donc peu de gens protesteront si on interdit la diffusion des textes en question. Interdire paraît toujours facile puisque les problèmes s’en trouvent, apparemment du moins, instantanément réglés. Il est difficile d’opposer au bénéfice concret et immédiat d’une interdiction le bénéfice diffus et difficile à mesurer d’une liberté. Si la liberté d’expression tue ou fait du mal, il suffit donc de la limiter. Les propos homophobes avaient, pensait-on, causé la mort d’un homosexuel. Quels que puissent être les bénéfices supposés de la liberté d’expression, ils ne pouvaient valoir autant qu’une seule vie. On a donc interdit les propos homophobes.
Une question qu’il pourrait être intéressante de poser aux partisans de ces restrictions serait la suivante : combien de vies de soldats américains ont été perdues pendant la guerre du Vietnam du fait des reportages démoralisants, biaisés et souvent tout simplement mensongers diffusés à l’époque par la presse ? Et même en s’en tenant à la simple expression d’opinions, quel est le bilan humain des manifestations pacifistes ou des éditoriaux pessimistes parus dans les journaux ? Si les soldats sont démoralisés du fait de l’hostilité d’une partie de leur population, ou si le gouvernement choisit une stratégie politiquement plus défendable mais moins avantageuse pour les troupes, par exemple en s’interdisant certains bombardements ou l’usage de certaines armes, il est tout à fait plausible que les pertes s’en trouvent accrues. Les gens qui passent leur temps à demander que les armées occidentales s’interdisent d’utiliser des mines antipersonnel, des bombes à fragmentation ou des projectiles en uranium appauvri ne risquent-ils pas de se rendre responsables de la mort d’au moins un soldat ?
Pour être encore plus précis, les gens qui militent contre la torture ont généralement du mal à être très convaincants quand ils éludent les questions précises qui leur sont posées sur ce qu’il convient de faire dans les situations où la torture est le seul moyen d’empêcher un attentat meurtrier. L’expression de leur opinion peut être meurtrière.
L’attentat homophobe mentionné plus haut n’en était pas un, comme on l’a su quelques mois après les faits. Pourtant, on n’a pas abrogé la loi anti-homophobie qui avait été votée à cette occasion. L’article du New York Times cite comme motif de limitation de la liberté d’expression le fait qu’un discours puisse éventuellement avoir des conséquences néfastes, pas que ces dernières soient avérées. Quand des manifestants exigent des Israéliens qu’ils se retirent de tel endroit où leur armée est occupée à neutraliser des terroristes, ils accroissent les chances pour que ces derniers puissent à un moment reprendre leur activité avec succès. Si l’on appliquait la logique du New York Times ou des gens cités par l’article en question, ces manifestations devraient probablement être interdites.
Evidemment, les gens qui veulent interdire les propos homophobes ou la contestation de la qualification juridique du génocide arménien trouveraient probablement insupportable qu’on leur interdise de participer à des manifestations anti-israéliennes, mais ils auraient bien du mal à expliquer logiquement pourquoi l’une des deux interdiction leur convient et pas l’autre.
C’est que si l’on limiter la liberté d’expression, il vaut mieux tracer effectivement une limite et pas simplement déroger ponctuellement au principe en fonction de ses humeurs du moment. C’est non seulement une exigence logique mais également un conseil prudent, car les réactions en chaînes sont rapides dans ce domaine. Les organisations juives obtiennent la criminalisation du négationnisme, les organisations arméniennes veulent leur part et tentent d’obtenir celle de la constestation citée plus haut, les organisations noires se rabattent sur l’esclavage, et ainsi de suite. On n’en sort pas et le phénomène est bien connu en France de nos jours. Comme personne, ou du moins aucune organisation constituée, n’a vraiment intérêt à réclamer le respect de la liberté d’expression, le phénomène s’étend et tout le monde s’habitue à ce que les débats intellectuels deviennent des débats plus ou moins juridiques ou les opinions ne sont plus vraies ou fausses mais légales ou illégales. Seuls les avocats s’y retrouvent, mais ceux qui sont obligés de faire appel à eux parce qu’une association plus ou moins obscure s’est trouvée investie du pouvoir de leur gâcher l’existence sont moins heureux.
Or, le problème n’est pas simplement que la liberté est en elle-même une chose précieuse pour l’individu. Ce problème existe tout à fait et il n’y a aucune raison d’en diminuer l’importance mais les choses vont plus loin.
En premier lieu, plus la liberté diminue, plus les individus qui y sont le plus attachés sont marginalisés, ce qui n’est pas spécialement bon pour une société. Pas besoin d’être homophobe ni de croire que les chambres à gaz étaient des vestiaires de salle de sports pour se sentir mis à l’écart quand la société évolue comme elle le fait aujourd’hui. Un individu épris de liberté n’a aucune envie de participer aux activités qui visent à la diminuer. La politique, l’administration, les “activités associatives”, la police ou la magistratures sont autant d’activités que les libéraux ou tout simplement les gens tolérants ont probablement de moins en moins envie d’exercer. On peut y ajouter le journalisme et à peu près tout ce qui peut être décrit comme une “sphère de pouvoir”. Un individu aimant la liberté ne peut que s’y trouver confronté à des dilemmes déplaisants : voter ou préparer une loi restreignant la liberté d’expression quand on travaille dans le monde politique, l’appliquer quand on travaille dans l’administration, dénoncer ceux qui l’enfreignent et leur faire des procès quand on fait partie de certaines associations, les arrêter quand on est policier, les juger quand on est juge, en dire du mal quand on est journaliste. La société est progressivement façonnée par la plus ou moins grande liberté qui s’y exerce, et limiter la liberté produit une société conformiste et lâche. En France, de nos jours, exprimer une opinion personnelle contraire à ce qui est généralement admis n’est pas le meilleur moyen de se faire des amis.
Mais le plus regrettable est peut-être le fait que la liberté d’expression a toujours été une force et non une faiblesse. C’est là que le fameux texte de Bastiat sur ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas prend toute sa force, car l’idée de Bastiat ne s’applique pas qu’aux fabricants de carreaux et aux exemples qu’il cite. Victor Davis Hanson montre dans “Carnage et Culture” que la liberté d’expression et la critique interne ont toujours constitué l’un des piliers de la puissance militaire occidentale. Les généraux conçoivent des plans de bataille qui fonctionnent parce qu’ils sont soumis à la critique, et pas seulement après que le désastre ait eu lieu. Les plans de bataille peuvent être critiqués parce que les décisions du gouvernement en général peuvent l’être, et elles peuvent l’être parce que les sociétés occidentales sont faites de gens responsables, habitués à gérer leurs propres affaires et à subir ainsi qu’à assumer les conséquences de leurs erreurs. Les gens qui ont critiqué l’armée et le gouvernement américain pendant la guerre du Vietnam ont sans doute fait un tort considérable aux Etats-Unis - et au Vietnam - à cette époque, mais c’est ce torrent de critiques et ses conséquences qui ont indirectement provoqué la rénovation militaire qui a eu lieu aux Etats-Unis dans la décennie suivante. Il aurait été relativement facile, et il était sans doute très tentant, de faire taire ces gens, mais cela aurait été une erreur.
On cite toujours Voltaire disant à son interlocuteur que bien qu’en désaccord avec son opinion, il mourra pour qu’il puisse l’exprimer. A la limite, on ne lui en demande pas tant : qu’il se contente de ne pas demander qu’on le mette en prison et ce sera déjà bien. Néanmoins, quand Jane Fonda rendait visite aux prisonniers de guerre américains à Hanoï afin de les humilier encore un peu plus, la situation imaginée par Voltaire n’était pas loin d’être réalisée. Les prisonniers étaient effectivement en train de souffrir, et pour certains de mourir, afin que Jane Fonda puisse continuer à exprimer ce qui lui tenait lieu d’opinion. En fin de compte, c’est essentiellement pour cela qu’ils se battaient, mais à ce moment précis, ils n’auraient peut-être pas été très heureux de le savoir.

Une jolie pétition

5 juin 2008 | Dans Non classé | Aucun commentaire

Ce qui est amusant avec la pétition signée par des journalistes et parue dans le Nouvel observateur afin de soutenir Enderlin, c’est que ses auteurs affirment au moins une chose qu’Enderlin lui-même a cessé d’affirmer depuis un moment, à savoir que les balles censées avoir tué Mohammed al-Dura venaient de la position israélienne. Enderlin, dans un article paru dans le Figaro au moment où son affaire avait commencé à faire un peu de bruit en France, avait reconnu quelque chose comme une erreur de sa part sur ce point.
Or, quand un journaliste écrit un texte visant à assurer le lecteur de la rigueur d’un autre journaliste, il a plutôt intérêt a faire preuve lui-même d’un minimum de rigueur. Après tout, en principe, un journaliste est censé raconter ce qui se passe et non ce qui ne se passe pas.
C’est évidemment très théorique. Dire la vérité est une préoccupation assez mineure pour la plupart des journalistes et des reporters, surtout dans le pays où sont censés s’être déroulés les événements racontés par Enderlin.
Les signataires de la pétition trouvent que les reporters ne devraient pas être attaqués aussi durement par des gens qui : “ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit”, mais en quoi cela les différencie-t-il d’Enderlin ? Enderlin n’était pas présent là où est censé s’être déroulé l’incident et il n’est franchement pas évident qu’ils se soit souvent rendu dans une zone de combat. En dehors de ses reportages pour le journal télévisé de France 2, Enderlin a écrit quelques livres sur le sujet, mais le plus connu d’entre eux, le Rêve brisé, et probablement les autres, ne contiennent que des récits de rencontres diplomatiques ou éventuellement d’événements politico-médiatiques (des déclarations publiques ou ce genre de choses) et absolument aucun renseignement vaguement original sur le fameux “terrain” ou sur ce qui se passe dans les “zones de combat”. Enderlin peut bien apparaître au journal télévisé avec un accoûtrement de reporter de “terrain” (le blouson sans manches, etc.), il reste qu’il n’y met apparemment pas souvent les pieds et qu’il ne s’intéresse apparemment pas beaucoup à ce qui s’y passe.
Enderlin et beaucoup de ses collègues ont passé au moins sept ans et en fait plus de temps que cela à faire leur possible pour que le public français, européen et américain, entre autres, soit le plus possible hostile à l’Etat d’Israël. A cette fin, ces gens ont passé leur temps à mentir et à diffuser de fausses informations dont le massacre de Jénine ou les nuées d’espions israéliens capturés aux Etats-Unis, ou encore les Palestiniennes violées par les soldats israéliens, ainsi que des communiqués quotidiens totalement fantaisistes sur les incidents et les combats limités dans les territoires. En revanche, ces mêmes reporters “de terrain”, habitués aux zones de combat, n’ont pratiquement jamais jugé utile de rapporter les sermons appelant à l’extermination des juifs tenus dans les mosquées palestiniennes, les émissions pour enfant appelant à la même chose ou les discours publics de dirigeants palestiniens appelant encore plus ou moins au même genre de choses. Tout cela a été documenté de façon extrêmement précise grâce à des initiatives plus ou moins individuelles et généralement privées, et en tout cas beaucoup moins subventionnées que France 2, mais nettement plus sérieuses.

La profession journalistique s’est couverte de honte pendant ce conflit, et ce n’est certainement pas la première fois que cela lui arrive. Le Cambodge des Khmers rouges et la Chine de Mao font partie des bénéficiaires passés de la sympathie qu’a éprouvée vis-à-vis d’eux la profession journalistique. Mais il serait intéressant de savoir si cette dernière a employé à cette époque des moyens comparables à ceux dont elle fait aujourd’hui usage pour se protéger.

Il est possible que des affaires comme celle qui agite aujourd’hui cette profession deviennent de plus en plus nombreuses et ennuyeuses pour elle. Quand Poivre d’Arvor a tranquillement diffusé une fausse interview de Fidel Castro, personne ne l’a vraiment inquiété et il est toujours là, mais à cette époque, l’Internet n’existait pas. Aujourd’hui, il existe et les journalistes ont évidemment parfaitement compris qu’il constitue pour eux une menace. L’idéal pour la corporation journalistique serait que l’Internet disparaisse, mais ce n’est pas réaliste. Une autre possibilité serait que l’Etat crée une sorte de “label” afin de distinguer les sites “sérieux”, c’est-à-dire tenus par des journalistes, de ceux qui ne le sont pas, c’est-à-dire les blogs, par exemple, conformément à ce qu’avait envisagé Donnedieu de Vabres à un moment. Ensuite, il serait toujours possible de mettre en place sur cette base un système permettant de marginaliser tout ce qui ne serait pas “professionnel”, éventuellement par des réglementations ou des lois privilégiant la production journalistique d’une façon ou d’une autre, ou par des limitations sévères à la liberté d’expression auxquelles n’échapperaient que les professionnels.

Les procès en diffamation sont une autre possibilité que la profession vient de tester avec Karsenty et qui semble se révéler moins prometteuse que prévu. Les signataires de la pétition le regrettent vivement et le résultat est assez amusant puisqu’on voit apparaître dans le même texte le souhait qu’un individu soit condamné et le mot : “démocratie”. On voit aussi l’expression : “liberté d’expression”, mais entre guillemets. C’est que les journalistes ne veulent pas être diffamés, autrement dit qu’il soit impunément porté atteinte “à l’honneur et à la [bonne] réputation des professionnels de l’information”. Mais porter atteinte à l’honneur et à la réputation de l’armée israélienne, pour prendre un exemple au hasard, par exemple en l’accusant de commettre des massacres et de tuer intentionnellement des enfants, fait manfestement partie des droits fondamentaux qui doivent être reconnus à la profession.

La logique interne de ce texte est en fin de compte la suivante : la liberté d’expression doit être réservée aux titulaires d’une carte de presse. Eux seuls doivent pouvoir dire ce qu’ils veulent sur qui ils veulent et tous ceux qui les contredisent doivent être soit marginalisés, soit ridiculisés, soit condamnés par la justice. C’est ce que veulent les journalistes qui ont signé ce texte et c’est ce que souhaitent leurs amis qui ont fait figurer leur nom en bas du texte, mais ces derniers, qui ne sont pas journalistes, sont probablement animés d’autres sentiments (peut-être la fidélité filiale dans le cas de Védrine).

Pour Charles Enderlin
NOUVELOBS.COM | 05.06.2008 | 15:35

Sept ans. Voilà sept ans qu’une campagne obstinée et haineuse s’efforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jerusalem. Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une “supercherie” et une “série de scènes jouées” , son reportage montrant la mort de Mohammed al-Doura, 12 ans, tué par des tirs venus de la position israélienne, le 30 septembre 2000, dans la bande de Gaza, lors d’un affrontement entre l’armée israélienne et des éléments armés palestiniens.
Le 19 octobre 2006, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé le principal animateur de cette campagne, Philippe Karsenty, coupable de diffamation.
L’arrêt rendu le 21 mai par la cour d’appel de Paris, saisie par Philippe Karsenty reconnaît que les propos tenus par ce dernier portaient “incontestablement atteinte à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information” mais admet, curieusement, la “bonne foi” de Philippe Karsenty qui “a exercé son droit de libre critique” et “n’a pas dépassé les limites de la liberté d’expression”. Cet arrêt qui relaxe Philippe Karsenty nous surprend et nous inquiète.
Il nous surprend, car il accorde la même crédibilité à un journaliste connu pour le sérieux et la rigueur de son travail, qui fait son métier dans des conditions parfois difficiles et à ses détracteurs, engagés dans une campagne de négation et de discrédit, qui ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit.
Il nous inquiète, car il laisse entendre qu’il existerait désormais à l’encontre des journalistes une “permission de diffamer” qui permettrait à chacun, au nom de la “bonne foi”, du “droit de libre critique” et de la “liberté d’expression” de porter atteinte impunément “à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”.
Au moment où la liberté d’action des journalistes est l’objet d’attaques répétées, nous rappelons notre attachement à ce principe fondamental, pilier de la démocratie et nous renouvelons à Charles Enderlin notre soutien et notre solidarité.

Paris, 27 mai 2008

Les premiers signataires

Farid Aïchoune (Le Nouvel Observateur), Josette Alia (Le Nouvel Observateur), Claude Angeli (Le Canard Enchaîné), Max Armanet (Libération), Association du Prix Albert Londres, Claude Askolovitch (Le Nouvel Observateur), Florence Aubenas (Le Nouvel Observateur), René Backmann (Le Nouvel Observateur), Luc de Barochez (Le Figaro), Frédéric Barreyre (France Inter), Nebia Bendjebbour (Le Nouvel Observateur), Michel Bôle-Richard (Le Monde), Christophe Boltanski (Le Nouvel Observateur), Nicolas Brimo (Le Canard Enchaîné), Hervé Chabalier (Capa), Jacques Cardoze (France 2), Alain de Chalvron (France 2), Patrice Claude (Le Monde), Sylvain Cypel (Le Monde), Olivier Da Lage (RFI), Jean Daniel (Fondateur du Nouvel Observateur, écrivain), Sara Daniel (Le Nouvel Observateur), Christian Dauriac (FR3), Gilles Delafon (Le Journal du Dimanche), Grégoire Deniau (France 24), Jack Dion (Marianne), Mireille Duteil (Le Point), Kathleen Evin (France Inter), Didier François (Europe 1), Pierre Ganz (RFI), Alain Girard (Ouest France), Martine Gozlan (Marianne), Gérard Grizbec (France2), Jean-Claude Guillebaud (Journaliste et éditeur), Henri Guirchoun (Le Nouvel Observateur), Gilles Grandpierre (L’Union de Reims) Vincent Hugeux (L’Express), Jean-Marc Illouz (France 2), Erwan Jourand (AFP), Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur), Sammy Ketz (AFP), Serge Kovacs (France 3), Michel Labro (Le Nouvel Observateur), Jean Lacouture (Ecrivain), Serge Lafaurie (Le Nouvel Observateur), Loïc Lemoigne (France 3), Gwenaëlle Lenoir ( France 3), Manon Loizeau, Alain Louyot (L’Expansion), Guillaume Malaurie (Le Nouvel Observateur), Jean-Paul Mari (Le Nouvel Observateur), Robert Ménard (Reporters sans frontières), Agnès Molinier (Présidente de la Société des journalistes de France 2), Denis Olivennes (Le Nouvel Observateur), Claude Perdriel (Le Nouvel Observateur), Pierre Prier (Le Figaro), Jonathan Randal (Washington Post), Philippe Rochot (France 2), SCAM (Société civile des auteurs multimédia), Société des Journalistes de France 2, Syndicat SNJ-CGT de France Télévisions, Maurice Szafran (Marianne), Marcel Trillat (Journaliste), Pierre Weill (France Inter), Franck Weill Rabaud (RFI), Wiaz (Le Nouvel Observateur).

• Théo Klein (Avocat, ancien président du CRIF), Régis Debray (Ecrivain, directeur de la revue Medium), Eric Rouleau (Ancien ambassadeur), Hubert Vedrine, (ancien ministre des Affaires étrangères), Guillaume Weill-Raynal (avocat) soutiennent cet appel de journalistes

Le petit Mohammed commence à fatiguer France 2

26 mai 2008 | Dans Non classé | 2 Commentaires

Même le grand Mohammed doit commencer à se lasser

L’acquittement de Karsenty par la Cour d’appel de Paris le 21 mai dernier est certainement une nouvelle intéressante. Apparemment, une condamnation en première instance acquise par une entreprise publique contre un individu dépourvu de tout appui institutionnel et notamment appuyée sur un témoignage de moralité écrit du président de la République peut effectivement faire l’objet d’un appel et a effectivement une chance d’être annulée en appel - dès lors qu’un nouveau président de la république est en place.
France 2 déclare vouloir porter l’affaire en cassation, ce qui est effectivement possible. La Cour de Cassation ne jugeant qu’en droit, on peut supposer que cet appel ne donnera pas lieu à une nouvelle séance embarrassante au cours de laquelle France 2 se montrerait parfaitement incapable de démontrer l’exactitude du reportage en cause, et même la sincérité des gens qui l’ont produit et qui ont décidé de le diffuser. Dans le pire des cas, l’acquittement de Karsenty sera confirmé et il ne se passera rien de plus.
C’est tout le problème. C’est France 2 qui a estimé à un moment donné que trop de gens doutaient de la véracité du reportage d’Enderlin sur Mohammed al-Dura et qui a décidé en conséquence de poursuivre pour diffamation ceux qui feraient publiquement état de leurs doutes. Pour se représenter la chose simplement, France 2 a utilisé ce moyen pour menacer tous ceux qui les traiteraient de menteurs. France 2 a pour ce faire employé une autre tactique connue des petites frappes qui consistait à s’attaquer aux plus petits. Concrètement, la direction de la chaîne publique n’a pas attaqué la revue Atlantic Monthly pour l’article de James Fallows, ni la chaîne de télévision allemande ARD pour le reportage d’Esther Shapira, ni bien sûr la Metula News Agency pour les dizaines d’articles qu’elle a publiés sur le sujets, dont la virulence ne dépassait pas celle des publications de Karsenty. France 2 s’en est prise à des sites Internet français mineurs qui s’étaient contentés de reprendre les informations de la Mena, et comme ces sites étaient tenus par des personnes qui n’avaient ni le temps, ni les moyens de se défendre efficacement, France 2 a gagné tous les premiers procès sans difficulté. France 2 s’en est également prise à des personnes qui s’étaient montrées plus vindicatives que nécessaires en décernant un “prix Goebbels de la désinformation”.
Ces condamnations ne prouvaient évidemment absolument rien. Les tribunaux ont simplement refusé d’examiner les éléments matériels concernant le reportage dont il était question, ce qu’ils estimaient inutile dès lors que le ton excessif des gens accusés de diffamation leur paraissait suffisant pour établir leur culpabilité ou si l’accusé décidait de lui-même de s’éviter des ennuis en acceptant une condamnation limitée. Karsenty a été le premier à se défendre efficacement, d’où le récent jugement en appel et l’acquittement.
Le problème est que les enjeux sont asymétriques. A chaque condamnation obtenue, France 2 pouvait déclarer que la véracité de son reportage était établie, ce qui était faux, mais France 2 bénéficiait d’abord du soutien de l’essentiel des médias, ensuite du fait que son reportage sera naturellement considéré comme sérieux jusqu’à preuve du contraire.
A l’inverse, Karsenty a gagné son procès mais ne peut pas s’appuyer sur le jugement rendu pour convaincre de l’absence de véracité du reportage, laquelle n’est absolument pas affirmée ou reconnue par le jugement, qui lui reconnaît simplement le droit de l’affirmer et concède tout de même que les éléments matériels le premettent.
Autrement dit, le bénéfice pour Karsenty et ceux qui pensent comme lui de ce jugeement en appel est extrêmement maigre. Ils ont le droit de contester ce reportage-là, mais il a fallu pour que ce droit soit reconnu subir des poursuites judiciaires qui sont en elles-mêmes assez dissuasives. Que se passe-t-il si quelqu’un veut contester publiquement la véracité d’un autre reportage de cette chaîne ou d’une autre ? Est-ce qu’il lui faut se préparer à des années de procédures judiciaires avec tout ce que cela implique comme risque, comme temps perdu et comme sommes à dépenser ?
Ensuite, la victoire judiciaire ne débouche absolument pas sur le scandale espéré. France 2 n’est à aucun titre obligée de reconnaître la supercherie dont elle s’est très probablement rendue coupable, et un échec d’une procédure d’appel de sa part devant la Cour de Cassation n’y changera rien. La Mena et les gens qui ont soutenu la même thèse qu’elle risquent de devoir continuer à chercher de nouveaux éléments accablants, tâche qui risque de devenir de plus en plus difficile à mesure que le temps passe et que les traces des événements en question se font plus rares.
Par ailleurs, France 2 est certes une chaîne publique a priori soutenue par l’Etat, mais le principal avantage dont elle bénéficie est ailleurs. Si une autre institution s’était rendue coupable d’une forfaiture du même ordre de gravité, il y aurait une chance très raisonnable pour que les médias s’emparent de l’affaire et en fassent un scandale de plus ou moins grande envergure. Mais dans le cas présent, France 2 fait partie de la même corporation qu’eux, et les médias n’ont probablement aucune envie de s’accuser eux-mêmes.
C’est que le reportage d’Enderlin n’avait en lui-même rien d’extraordinaire. Cela fait longtemps que la quasi-totalité de ce que nous voyons au journal télévisé à propos des différents conflits est presque entièrement fabriqué. Les reporters ne sont pas fous. Les zones de combat sont des endroits dangereux et on ramène des images tout aussi bonnes, voire meilleures, quand on les fait soi-même. La plupart du temps, tout le monde s’en moque parce qu’il n’y a pas vraiment d’enjeu. Si les reporters organisaient des embuscades bidons en Afghanistan en payant à la fois les mujahiddins et les Soviétiques, où est le problème ? Seuls les reporters particulièreement motivés vont prendre le risque de se faire tuer, ce qui arrive de temps à autre, pour ramener des images authentiques, mais en général, les équipes envoyées sur place et chargées de ramener très vite des images n’ont strictement rien à gagner à faire du zèle.
Le problème avec le reportage d’Enderlin est qu’il a été très largement exploité, et probablement beaucoup plus que prévu. Si Enderlin avait su que son reportage allait servir de slogan à toute une génération de terroristes, il aurait probablement fait un peu plus attention, soit à ce qu’il paraisse plus authentique, soit à ne pas le diffuser comme il l’a été. Quand France 2 a décidé de l’offrir aux autres médias, il est possible que quelqu’un ait demandé à Enderlin d’en garantir l’authenticité, ce qui a dû, si c’est le cas le plonger dans un embarras considérable : soit il avouait qu’il n’était sûr de rien, ce qui était embarrassant, soit il jurait que tout était vrai, ce qui était risqué et ce qu’il a peut-être fait.
Or, le reportage a non seulement fait l’objet d’une grande diffusion par les médias occidentaux, mais il a également servi d’argument et d’outil de recrutement à tous les psychopathes qui agitent le monde arabo-musulman depuis le début des années 2000. Le fait est que ce reportage a pu jouer un rôle impossible à mesurer précisément, mais probablement réel dans les différentes campagnes terroristes menées dans et depuis cette région.
Le plus probable est qu’Enderlin n’a pas voulu cela et qu’il a simplement cherché à faire son travail comme il le fait d’habitude : mal mais de façon à peu près inoffensive. Quant aux personnes qui dirigent France 2, ils ont probablement commencé par faire confiance à Enderlin et ont dû dans un deuxième temps comprendre qu’ils avaient eu tort de lui faire confiance mais se trouver obligés de continuer à le soutenir. A moins qu’ils n’aient décidé de diffuser le reportage en sachant que c’était un faux. Tout dépend du degré auquel les grands médias sont effectivement habitués à mentir en permanence.
Par la suite, c’est au cours de l’exploitation politique du reportage, par les mouvements terroristes et par les milieux anti-israéliens occidentaux, que la mort supposée de l’enfant palestinien s’est progressivement identifiée à un écho des accusations de crime rituel traditionnellement portées contre les juifs. L’affaire s’est ajoutée à d’autres pour former l’actuelle vague d’antisémitisme, laquelle est en elle-même un sujet assez riche et très complexe.
Il est probable que France 2 commence à se demander s’il n’y aurait pas un moyen de clore l’affaire, soit en admettant une faute plus ou moins limitée, soit en espérant qu’elle va plus ou moins se clore d’elle-même. Malheureusement pour les dirigeants de la chaîne, c’est peu probable. L’affaire al-Dura a fait beaucoup de tort et beaucoup de gens sont apparemment disposés à faire ce qu’il faudra pour obtenir une conclusion publique très visible et très humiliante pour la chaîne publique. Ils ont des chances raisonnables d’obtenir satisfaction, mais ces chances seront renforcées s’ils agissent avec circonspection, en évitant les excès inutiles comme le “prix Goebbels” en en essayant de bien comprendre la mécanique médiatique qui n’a pas fonctionné comme elle était censée le faire en septembre 2000. L’affaire est loin d’être terminée.

La marche vers les hauteurs radieuses de la diversité a commencé

11 février 2008 | Dans Non classé | Aucun commentaire

Le rapport Mahomet contenait aussi des décisions concernant les minorités

Rapport Attali, p. 131
“ASSOCIER DAVANTAGE LES MINORITES A LA DECISION”
OBJECTIF : Assurer une égalité réelle des citoyens
La France souffre d’une sous-représentation des minorités dans ses organes de décision. Elles ont très peu de représentants de haut niveau dans la haute administration, l’armée, la diplomatie.

DECISION 163
==> Imposer par quotas la diversité dans les élections municipales, régionales, nationales, européennes et syndicales.
Faute d’autres moyens efficaces, les quotas apparaissent nécessaires pour surmonter les résistances de la société à représenter la diversité du pays.”

Attali a glissé dans son rapport, une “décision” (il appelle “décisions” ses propositions, sans doute parce qu’il pense que le lecteur verra là une marque de “volontarisme”), la 163, qui consiste à instaurer des quotas aux élections politiques afin que soient “enfin” représentées les minorités. En d’autres termes, le système français doit être selon lui remplacé par le système libanais.
Qu’un escroc commissionné par pure démagogie pour remettre un fatras de lieux communs et d’idioties baptisé “rapport” émette une proposition de ce type n’a en soi rien de particulièrement alarmant, mais le rapport en question a été abondamment commenté par les médias et la quasi totalité des bavards de ce pays, et personne, apparemment, n’a remarqué l’existence de la proposition, pardon, la “décision”, 163. Ces mêmes personnes ont passé le plus clair des dix ou quinze dernières années à discuter du communautarisme, des dangers qu’il recèle ou de la discrimination “positive” et de son caractère indispensable, et ils n’ont pas jugé utile de commenter cette “décision”. La chose qui habite l’Elysée s’est dite d’accord avec la quasi totalité du “rapport”, citant pour exception un ou deux point finalement ni plus idiots, ni plus originaux que la moyenne, mais à aucun moment n’a fait allusion à l’idée dont il est ici question, et encore moins demandé à l’auteur combien de points de croissance cette “décision” était censée nous faire gagner.
Bref, personne n’en a parlé, et comme il est probable qu’au moins quelques unes des personnes évoquées ont quand même feuilleté le rapport en question, la conclusion qui s’impose est qu’il a été unanimement jugé inopportun de parler de la décision 163. Pourquoi ?
Probablement parce qu’il s’agit là d’une évolution qu’on sait à la fois logiquement indéfendable et inéluctable. Ce n’est pas la première du genre. Après tout, la “parité” entre hommes et femmes avait été à juste titre jugée parfaitement contraire à la constitution française par le Conseil constitutionnel dans les années quatre-vingt, et elle lui était contraire parce que la constitution était en gros conforme aux principes de la démocratie représentative et que le principe de parité violait massivement ce principe. Cela dit, cette expérience a également montré que même des dispositions contraires à pratiquement tout ce qui est censé fonder notre régime peuvent être introduites dans notre droit avec une grande facilité : à Versailles, par le Congrès, et dans ce cas particulier, à l’unanimité.
La “décision 163″ d’Attali est logiquement indéfendable parce qu’elle n’a aucun sens. L’argumentaire, qui ne fait pas plus de trois lignes, consiste en gros à dire que les “minorités” ne sont pas “représentées” et que des quotas constituent le seul moyen, tous les autres ayant été épuisés, pour qu’elles le soient un jour. Il ne juge pas nécessaire de préciser quels moyens ont au juste été essayés, et il aurait du mal puisque rien n’a été tenté pour atteindre cet objectif, la “représentation” des minorités ; et si rien n’a été tenté pour atteindre cet objectif, c’est parce que c’est un objectif qui n’a pas de sens. Attali use de la même rhétorique et de la même entourloupe lexicale que les défenseurs de la parité : il fait semblant de confondre représentation statistique et politique. La représentation politique telle qu’elle est conçue dans une démocratie consiste en ce qu’un élu représente l’ensemble des électeurs. Un député noir de sexe féminin représente tout le monde, y compris les hommes blancs. Il n’y a évidemment aucun problème de représentation, à moins qu’on ne veuille faire du parlement une sorte de groupe racialement représentatif (car c’est évidemment en termes de races que raisonne notre socialiste humaniste), au sens statistique du terme. Quel est l’intérêt ? Il faut poser la question à Attali, mais il sous-entend probablement que les intérêts des noirs ou des musulmans ne peuvent être correctement représentés que par des noirs ou des musulmans. Apparemment, pour Attali et les gens qui pensent comme lui, un noir ne raisonne pas de la même façon qu’un blanc et un musulman n’a pas à se préoccuper des intérêts d’un chrétien. Sinon, pourquoi faudrait-il “équilibrer” la “représentation” des “minorités” (ainsi que de la majorité “des majorités”, peut-on supposer) ?
Attali ne fait donc manifestement pas partie de ceux qui estiment que la compétence, la moralité, le sérieux, l’intelligence, le talent et la gentillesse ne sont pas fonction de la couleur de la peau ou de la religion. Ainsi énoncée, l’idée paraît évidemment farfelue puisque nos meilleurs esprits, ceux qui se penchent avec la sincérité la plus compassionnelle sur le bien-être de l’humanité, estiment nécessaire que l’Etat se charge d’établir un équilibre entre les différentes couleurs de peau au sein des principaux organismes publics et privés. Après tout, l’expérience de la parité prouve de façon définitive que le fait d’être doté d’organes reproductifs mâmes ou femelles induit des comportements radicalement différents. C’est une évidence que tout le monde peut voir. Dans ce cas, il probablement évident qu’il en va de même de la couleur de la peau. Le fait que des femmes soient devenues chefs d’Etat ou de gouvernement dans plusieurs démocraties sans que les systèmes politques concernés s’en soient trouvés particulièrement bouleversés ne convaincra jamais les partisans de la parité dont Golda Meir, Margaret Thatcher, Vigdis Finbogadottir ou Indira Gandhi n’ont pas l’air d’avoir attiré l’attention. C’est dommage, parce que c’est justement le fait que ces personnalités n’aient pas attiré leur attention qui suggère qu’hommes et femmes gouvernent et exercent leurs responsabilités de la même façon : comme des politiciens.
Concernant les races, les choses sont encore plus surréalistes. Cela fait des décennies qu’on inculque dès l’école primaire que les races ne sont que des apparences physiques, tandis que de braves généticiens de gauche, Albert Jaquard en tête, estiment de leur côté que les races n’existent tout simplement pas. C’est peut-être aller un peu loin, mais un certain consensus intellectuel a fini par se former pour estimer que même si les races existent peut-être dans un sens biologique, faire comme si elles n’existaient pas est probablement la meilleure attitude d’un point de vue social et politique. Tout cela a été affirmé par nos politiciens avec toute la force et la solennité dont ils sont capables, c’est-à-dire d’une façon qui se rapproche fortement du bourrage de crâne, mais il demeure malgré tout parfaitement raisonnable d’en prendre son parti et de considérer la race comme inexistante, pas seulement à cause des choses horribles qui ont été faites par des gens qui pensaient le contraire (les choses sont historiquement plus complexes que cela) mais tout simplement parce que c’est logique. Que la race ait ou non une influence sur autre chose que la forme du visage et la couleur de la peau, cette influence est mal connue et ne relève de toute façon aucunement de la sphère publique.
Mais c’est peut-être bien ce dernier point qui pose problème à Attali ainsi qu’aux défenseurs acharnés de la discrimination “positive” : que quelque chose puisse ne pas relever de l’action de l’Etat est difficile à accepter pour beaucoup de gens qui voient logiquement dans une telle situation un dangereux “vide juridique” qu’il faut absolument combler.
C’est probablement pour cette raison que le racisme d’Etat ne pouvait guère disparaître pendant très longtemps. Il est donc revenu, mais sous la forme d’un racisme “positif”, c’est-à-dire d’une simple image inversée du racisme “négatif” des nazis (qui étaient d’ailleurs surtout antisémites, mais c’est un autre débat) ou des colonialistes (qui n’étaient pas du tout nécessairement racistes, mais c’est encore un autre débat). Là où on recherchait la pureté raciale ou du moins une hiérarchisation stricte au profit des blancs, on recherchera désormais non pas la même chose au détriment des blancs (ce serait quelque peu suicidaire) mais la “diversité” assortie de privilèges divers au profit des “minorités”, terme qui doit s’entendre comme signifiant “groupes à favoriser”.
Attali ne précise en effet nullement ce qu’il entend par “minorités”, donc c’est au lecteur d’y trouver ce qu’il a envie d’y trouver. Race, religion, comportement sexuel sont peut-être les facteurs que l’on invoque le plus comme induisant une différenciation entre les individus et la formation de groupes humains “minoritaires” ou non, mais on peut évidemment en imaginer d’autres et les combiner à l’infini. De toute façon, il est probablement impossible d’être plus précis à ce stade. Si l’on évoque des attributs précis tels que la race (ou l’”ethnie” si l’on veut être poli) ou la religion, on ne tardera pas à s’apercevoir qu’il est tout aussi impossible de segmenter la société selon ces critères qu’il l’est de redessiner la carte de l’Afrique selon des frontières ethniques parfaites. Mieux vaut rester dans l’indétermination et ce sera le plus fort ou le plus malin qui retirera les plus grands avantage du chambardement ainsi rendu possible. En d’autres termes, ce seront les groupes les mieux organisés et les plus décidés qui s’imposeront. La belle logique imparable d’Attali voulant que les “minorités” soient “représentées”, raisonnement entièrement bâti sur des termes à double sens ou n’en ayant aucun, aboutira nécessairement à la confusion la plus totale, ce qui dans le domaine politique trouve généralement comme traduction concrète la guerre civile.
On ne profère pas des idées impunément. Ce qui n’est dans un premier temps qu’une ânerie proférée par un âne tend à devenir un sujet d’études, puis de débats, puis de réformes et enfin de regrets éternels pour peu qu’elle ait été proférée par une personnalité suffisamment considérée et en vue pour que personne n’ose la remettre à sa juste place. Or, de nos jours, la visibilité médiatique semble suffire pour être pris au sérieux.
Il est donc d’autant plus frappant que la “décision” 163 ait rencontré si peu d’écho, mais c’est une idée qui est dans l’air, bien qu’elle soit encore rarement proférée à voix haute. Ce silence est plus inquiétant qu’autre chose.
Attali se soucie probablement très peu de tout cela et si quelqu’un lui faisait ce genre d’objections, il les balaierait très certainement d’un revers de main en prenant un air offusqué et, surtout, en faisant en sorte que ce soit son interlocuteur qui apparaisse comme un personnage louche tenant des propos malsains et vaguement nazis. Mais peu importe, cela n’a aucun intérêt de discuter avec Attali de toute façon. Son rapport et les “décision” qu’il contient ne visent pas à susciter un débat intellectuel.
Ce qu’Attali a en tête, de même que les politiciens et les bavards de ce pays, est probablement un peu différent. Leur raisonnement doit pouvoir s’énoncer comme suit : le peuplement de la France est en train de changer rapidement, donc il est temps de s’adapter à cette évolution. S’il doit y avoir en France une grosse minorité musulmane, par exemple, il faudra composer avec elle et lui faire une place à sa mesure. Cela ne pose a priori aucun problème aux partis politiques qui, au contraire, cherchent plutôt à anticiper cette évolution pour s’adapter, d’un point de vue électoral, à l’évolution démographique. Le Parti socialiste est ainsi devenu le premier parti politique français officiellement raciste depuis les années quarante en sélectionnant ses candidats aux dernières élections législatives en fonction de la couleur de leur peau. L’UMP (ou ce qui lui aura succédé) en fera probablement autant assez rapidement. Que l’évolution démographique soit ou non conforme aux intérêt du pays n’a pas grand-chose à voir avec les préoccupations des dirigeants des partis politiques. Leur métier est la politique.
Cependant, il s’agit tout de même d’un sujet relativement délicat puisque la majorité de la population française n’a probablement pas spécialement envie de voir son pouvoir diminuer, et encore moins que cette diminution soit institutionnalisée. Aussi évitera-t-on de rendre publiques des données trop claires sur l’immigration qui a eu lieu ces dernières décennies et sur ses probables conséquences politiques. Attali suggère de la “relancer” en invoquant des motifs économiques d’ailleurs assez curieux (il y aurait une pénurie de demandeurs d’emplois ?), mais les conséquences politiques de l’immigration constituent l’un des trous noirs du débat politique français - sauf chez le Mussolini d’opérette qui a réussi à monopoliser ce thème jusqu’à une date relativement récente, mais lui aussi, comme les autres, doit chercher à s’adapter.
Les quotas ethniques sont donc probablement, aujourd’hui, acceptés de façon à peu près unanime par les politiciens, lesquels seront bientôt suivis des journalistes et le débat sera déclaré clos.
La démocratie française - et elle ne sera pas seule - aura dès lors été transformée en un régime d’un type différent, plus dirigé et sous lequel une identité non choisie prendra la forme de divers droits et devoirs dont l’individu sera obligé de s’accomoder.
A la limite, tout ça contribuera à renouveler les sujets de conversation. Ca nous changera du réchauffement.

Va-t-on vraiment vers un Etat palestinien ?

20 juin 2007 | Dans Non classé | Un Commentaire

Il est remarquable que l’Etat, qui était quelque chose d’extrêmement concret lorsqu’il s’agissait de lui donner une autorité et un pouvoir qui n’étaient absolument pas acquis d’avance, soit devenu aujourd’hui une sorte de notion abstraite qui désigne finalement, quand on l’emploi en matière internationale, un territoire et pas grand-chose d’autre. Pour être un peu plus précis, quand on “reconnaît” un Etat, on fait simplement savoir qu’on s’abstiendra de faire quoi que ce soit sur le territoire en question sans demander l’avis des gens censés y exercer leur autorité. Qu’il s’agisse d’un véritable Etat, c’est-à-dire d’une construction analogue à ce qui a mis plusieurs sècles à émerger en France, est complètement secondaire. A la limite, on peut même parfaitement reconnaître un Etat qui n’existe pas mais qu’un certain nombre de gens disent vouloir créer sur un territoire quelconque.

Au risque de répéter ce qui a déjà été dit ici (et ce ne sera pas la première fois), à oublier que l’Etat est un objet parfaitement concret, on finit par aboutir à des situations problématiques. Les “Etats” issus de la décolonisation ont généralement été reconnus avant que n’existe la moindre indication de leur existence concrète, et si certains d’entre eux ont plus ou moins fini par ressembler à quelque chose comme un gouvernement et une administration, c’est bien souvent parce qu’on a transféré tellement d’argent aux dirigeants qu’ils ont au moins fini par diriger quelque chose : la distribution de l’argent en question.

Cela veut-il dire que les théoriciens du déclin de l’Etat, de Badie à Van Creveld, ont raison ? Pas vraiment. Le système international demeure basé sur l’unité étatique, même quand elle s’identifie à une fiction, et les Etats réels ou les organisations internationales sont prêts à consacrer des ressources relativement significatives au maintien de la fiction en question. Par ailleurs, les territoires non contrôlés sont des zones invivables, pauvres, livrées à toutes sortes de pillages et aux guerres civiles et généralement incapables d’entretenir des relations entre eux, à moins qu’ils ne soient directement voisins, donc dans le pire des cas, une partie du monde est tout simplement laissée à l’abandon. Les Etats ne contrôlent peut-être pas la totalité du monde mais la partie qu’ils contrôlent domine le reste sans problème.

En outre, on ne peut pas vraiment dire que les Etats établis aient particulièrement décliné depuis la fin de la guerre froide, la question ne se posant même pas avant cette date. Leur poids financier a plutôt augmenté ou s’est maintenu et leur autorité n’a pas vraiment été menacée.

En revanche, l’écart entre, d’un côté, ce qu’est réellement et concrètement l’Etat et, de l’autre, ce que l’on accepte officiellement de considérer comme tel devrait probablement être surveillé. S’il prend des proportions trop importantes, des problèmes pourraient surgir, comme par exemple le fait de miser de façon excessive sur des évolutions politiques irréalistes.

C’est ainsi que, depuis trente ou quarante ans, les dirigeants occidentaux envisagent comme un futur assuré la naissance d’un Etat palestinien. La chose paraît à ce point naturelle et évidente que son absence de réalisation est généralement mise sur le compte d’interventions humaines intéressées et très contrariantes, du moins dans les pays où les Israéliens sont considérés comme humains. La situation de départ et l’évolution interne des territoires palestiniens est généralement ignorée et ce qu’on en retient n’est vu que du point de vue du nationalisme palestinien. Le fait national palestinien n’est pratiquement contesté par personne en France ou en Occident et la logique qui découle de cette façon de voir les choses veut que s’il existe une nation palestinienne, alors il existe un représentant légitime, lequel doit nécessairement pouvoir faire office d’interlocuteur avec lequel les modalités de la naissance de l’Etat peuvent et doivent être négociées. Où est le problème ?

Le problème est que la société palestinienne est manifestement construite sur des structures traditionnelles de type plutôt clanique, avec des spécificités locales extrêmement fortes et des influences relativement diverses. C’est également le fait que l’unité politique ne repose pas sur des critèrse abstraits comme l’existence d’une langue commune, qui n’est pas toujours aussi partagée qu’on le croit, ou la pratique d’une même religion, ni sur des critères plus honteux pour les Occidentaux mais utilisés malgré tout, comme l’existence d’une communauté “ethnique”. L’unité politique repose surtout sur des processus historiques complexes où se mèlent toutes sortes d’intérêts, de sentiments plus ou moins rationnels et surtout des luttes de pouvoir imprévisibles parce que tenant précisément au fait que chaque acteur pense pouvoir gagner.

Or, rien de tout cela n’est particulièrement surprenant concernant les teritoires palesitniens et leurs populations. Après tout, les nombreux commentateurs qui recommandent ou prévoient un éclatement de l’Irak au motif qu’il s’agit d’un Etat artificiellement créé et finalement plus divers qu’on ne l’a cru n’ont qu’à appliquer le même raisonnement à la “Palestine”. L’unité religieuse y est sans doute plus forte, mais si les problèmes de l’Irak en tenaient qu’à la coexistence de sunnites, de chiites et de Kurdes, les choses y seraient probablement beaucoup plus simple.

L’existence d’une nation palestinienne est un dogme politique. C’est un compromis diplomatique passé par les pays occidentaux avec les Etats hostiles à Israël. L’habileté d’Arafat et l’unité qu’il a su maintenir au sein de son mouvement ont certainement contribué à consolider ce dogme, mais dès son instalation à Gaza et en Cisjordanie, en 1994, ses “Tunisiens” étaient regardés par la population locale comme des étrangers et, dans une certaine mesure, des usurpateurs. L’émergence du Hamas est en partie due à cet état de choses.

Est-ce que ce dogme est encore utile aujourd’hui, si tant est qu’il l’ait été autrefois ? A première vue, cela ne coûte rien de reconnaître officiellement quelque chose qui n’existe pas, et le contraire irriterait certainement les Etats arabes et musulmans. Cependant, au bout d’un certain temps, le maintien à bout de bras de la fiction palestinienne a un coût, et ce coût peut augmenter. Le coût actuel est financier, puisque les Etats occidentaux, notamment ceux de l’Union européenne, financent la façade d’Etat installée à Gaza et à Ramallah. Dans le futur, ce coût peut augmenter sérieusement si les Occidentaux commencent à envisager des opérations de maintien de la paix, dont on sait qu’elle ne maintiennent généralement pas grand-chose et qu’elles peuvent être coûteuses non seulement en vies humaines mais également, et surtout, en termes de prestige. Une humilation comme celle subie par les Français et les Américains au Liban en 1983, cela a un coût, et il y a d’autres exemples encore plus pénibles.

Que faut-il faire ? Pour commencer, il faut réfléchir et se demander si l’Etat palestinien est, oui ou non, une perspective réaliste sur laquelle il convient de miser. Cette question n’est pratiquement plus posée depuis des décennies, mais la réponse à cette question pourrait réellement nous être utile.

Dans le cas probable où une réponse négative s’imposerait, alors il faudra réfléchir à la création de plusieurs Etats, ou à des formes de tutelle ou de protectorat, ou encore au maintien du statu quo, éventuellement aménagé, l’objectif ultime n’étant jamais que le maintien d’un minimum de stabilité dans la région dans un horizon temporel plus ou moins prévisible. Cela est certes vague mais les recettes-miracles ne fonctionnent généralement pas en matière de politique internationale, sauf bien sûr celle qui consiste à agir sans réflexion préalable et qui se révèle généralement infaillible quand l’objectif consiste à provoquer des catastrophes. Il est normal de naviguer à vue en politique internationale, et c’est toujours mieux que l’absence complète de visibilité.

L’Europe entretient ses damnés de la terre

19 juin 2007 | Dans Non classé | Aucun commentaire

 

L’Union européenne semble avoir trouvé une occasion de reprendre les aides directes au gouvernement palestinien, suspendues depuis mars 2006 en raison de la victore électorale du Hamas. Par “aides directes”, on entend les aides autres que les 600 millions d’euros versés depuis cette date à des organisations considérées comme humantaires. Il s’agit tout simplement des salaires des fonctionnaires palestiniens.

Les dirigeants européens n’ont probablement jamais voulu suspendre ces paiements. Payer les fonctionnaires palesitniens est manifestement un devoir sacré pour le contribuable européen. Dès mars 2006, ils ont commencé à chercher un moyen de poursuivre ces paiements de façon indirecte. Ils étaient de toute façon nombreux à trouver qu’il n’y avait pas de raison de ne pas “parler” au Hamas, mais apparemment, parler suppose de payer. Il n’y a rien de scandaleux à parler au Hamas, effectivement. Il peut être très utile de leur dire qu’ils sont reponsables de ce qui se passe sur le territoire dont ils ont la charge, et en particulier de tout ce qui a des conséquences à l’extérieur du territoire en question.

Mais ce que les dirigeants européens entendent par “parler”, c’est en fait “payer”. Le message ainsi délivré au gouvernement palestinien, mais pas, en principe, au Hamas, c’est que non seulement il n’est pas responsable des agressions contre Israël en provenance de son territoire, mais également qu’il n’est pas responsable de l’installation progressive sur place d’al-Qaida, et finalement qu’il n’est responsable d’absolument rien, et même pas du paiement de ses propres fonctionnaires. Le quasi-Etat n’est pas spécialement censé assurer l’ordre et la sécurité de son territoire et n’en a même pas besoin pour pouvoir y prélever de quoi fonctionner. Le chaos le plus complet peut régner à Gaza et en Cisjordanie, pas de problème : l’Union européenne paiera l’Etat. Les roquettes peuvent tomber sur le territoire israélien, les cellules d’al-Qaida peuvent préparer sur place des attentats contre des cibles qui ne seront pas du tout nécessairement locales, l’Etat palestinien n’en sera pas une seule seconde comptable.

Mais alors, que lui demande-t-on ? Une réponse possible est : rien. Les Européens pensent qu’ils ont de l’influence parce que l’Autorité palestinienne “dépend” d’eux. Sauf que lorsque les paiements étaient théoriquement suspendus, les dirigeants européens et leurs diverses plumes craignaient que l’Iran ne se substitue à l’Europe et, par conséquent, ne deviennent plus “influent” qu’elle. Qu’est-ce que l’influence ? Le fait d’être capable d’amener autrui à faire ce que l’on souhaite. Qui exauce les souhaits de qui aujourd’hui ? Pour l’instant, l’Europe finance l’Autorité palestinienne. Qu’est-ce que l’Autorité palesitnienne fait en contrepartie ? Quel service rend-elle à l’Europe ? Absolument aucun. L’Europe croit entretenir là-bas une clientèle de pauvres. Les dirigeants européens pensent sans doute qu’ils ont désormais “leurs” damnés de la terre, mais ils n’ont sans doute même pas l’intention de leur demander le moindre service, ce qu’une politique clientéliste bien faite devrait pourtant prévoir. ls se font simplement plaisir. 

Ainsi, l’Europe espère sans doute qu’Abbas signera un jour un traité de paix, ce qu’elle espérait d’Arafat et ce qu’elle espérera probablement également du Hamas. Si le gouvernement palestinien officiel et reconnu signe un traité de paix avec Israël, l’Europe estimera avoir remporté un immense succès diplomatique et Solana aura peut-être même un prix Nobel, puisque cette distinction attribuée par une commission du parlement norvégien dont absolument personne ne connaît la composition ni la qualification exacte jouit tout de même d’un immense prestige.

Mais peut-on savoir en quoi le fait qu’un gouvernement payé par l’Union européenne et incapable de contrôler son propre territoire signe un traité de paix aura le moindre impact sur la situation locale ? Si le gouvernement palestinien est incapable d’empêcher les tirs de roquettes sans traité de paix, pourquoi en serait-il plus capable avec ?

De toute façon, la position de l’Autorité palestinienne à propos des réfugiés ainsi que d’une ou deux autres questions dfficiles n ‘ayant pas évolué d’un millimètre, avec ou sans financement et quel que soit le degré de soutien de la “communauté internationale”, le traité de paix n’est pas spécialement à l’ordre du jour.

Il serait grand temps que le contribuable européen commence à se demander ce que les dirigeants européens font avec le produit des impôts qu’il paye, et la question des versements aux Palestiniens n’est qu’un aspect parmi d’autres de ce vaste projet. Les fonds versés par l’Europe ont servi entre autres, et de façon visible, à construire et entretenir les infrastructures audiovisuelles qui ont permis aux Palestiniens de diffuser des émissions consistant principalement à appeler à l’extermination des juifs de la région. C’est un exemple parmi d’autres de l’usage fait par les Palestiniens des fonds européens, et il s’agit là d’un usage visible. Ce que deviennent les fonds détournés est encore une autre question, qui intéresserait sans doute également le contribuable européen. Mais tout ça n’a probablement pas d’autre but que l’entretien des fantasmes tiers-mondistes de nos dirigeants. Ce qui est dommage, c’est que ces derniers les assouviraient de façon beaucoup plus complète s’ils allaient eux-mêmes sur place partager le sort de leurs damnés de la terre. Dans ces conditions, à la limite, je veux bien les entretenir avec mes impôts.

Politique étrangère et intérêt national

12 juin 2007 | Dans Non classé | Aucun commentaire

Moralisons la diplomatie et tout ira bien...

Le débat de politique étrangère a été incroyablement riche lors de la campagne présidentielle française de 2007, si on le compare à celui de 2002. En 2002, à peu près personne n’a parlé de politique étrangère, et ce un peu moins d’un an après le 11 septembre 2001 et alors que le conflit israélo-arabe occupait une place majeure dans les médias, quoique vu sous un angle exclusivement moralisateur et assez peu relié aux faits.

En 2007, les choses ont été différentes. Royal a effectué deux voyages importants à l’étranger en début de campagne, Sarkozy a mis en avant un positionnement particulier dans ce domaine et des questions comme l’Iran, le Darfour, la relation transatlantique ou le protocole de Kyoto ont été fréquemment évoquées, et l’Irak a été un important sujet de débat, si l’on peut vraiment parler de débat à ce sujet, depuis la fin 2002. Du moins, la question a été évoquée.

Cette évolution signifie probablement que la politique étrangère est en train de devenir un sujet de débat public. Le monopole que s’est arrogé la présidence sur ces questions depuis De Gaulle, nullement inscrit dans la constitution mais toujours maintenu dans les faits et confirmé dans les discours, est peut-être en train de s’effacer progressivement, et ce malgré la volonté manifeste de Sarkozy de le renforcer en mettant en place une cellule diplomatique renforcée à l’Elysée et en confiant le portefeuille des affaires étrangères à une personnalité populaire et sans doute compétente, mais dont la mission semble plutôt relever de la politique humanitaire que de la stratégie.

L’irruption de l’opinion publique dans le débat de politique étrangère est en elle-même une bonne chose parce que la politique étrangère fait partie de la politique et la politique doit pouvoir être débattue en permanence. Néanmoins, c’est un phénomène assez nouveau et le débat public sur la politique étrangère en France souffre d’au moins deux faiblesses majeures, qui en réalité n’en font qu’une.

La première de ces faiblesses est la quasi absence de référence à l’intérêt national. Si l’on compare la polémique lancée en 2001 par Boniface sur le thème “peut-on critiquer Israël” à celle lancée plus récemment aux Etats-Unis par Mersheimer et Waltz sur le même thème, on observe que ces derniers font constamment référence à l’intérêt national américain, sur lequel ils s’appuient pour essayer de remettre en cause (avec des arguments extrêmement contestables, mais ce n’est pas la question) le soutien américain à Israël. Boniface n’envisage à aucun moment la question sous cet angle et le seul intérêt qu’il prenne explicitement en considération est celui du Parti socialiste, ce qui d’ailleurs ne l’a pas empêché d’en être exclu. On pourrait probablement trouver facilement d’autres exemples.

A vrai dire, l’intérêt national est évoqué ici et là, notamment par l’”école” des géopoliticiens français, des gens comme Chauprade, qui appuient leur conception de l’intérêt national sur un substrat théorique en apparence rigoureux mais en réalité assez malléable, et qui ont manifestement en vue de faire prévaloir leurs préférences idéologiques. Rien de très intéressant, mais on peut mettre à leur actf le fait qu’ils “jouent le jeu”, en quelque sorte.

Deuxième faiblesse, la notion même de politique étrangère ne semble pas absolument claire, et à vrai dire, ce n’est pas très étonnant dans un pays où la question du rôle de l’Etat est assez peu examinée. La question ici est tout simplement de savoir à quoi cela sert d’avoir une politique étrangère. Une réponse assez facile consiste à dire que la politique étrangère consiste à défendre l’intérêt national, mais définir une notion par référence à une autre notion elle-même mal définie n’est pas satisfaisant.

En réalité, les deux questions sont intimement liées. Une définition possible des objectrifs de la politique étrangère pourrait consister à dire qu’il s’agit pour l’Etat de faciliter par des actions extérieures l’accomplissement de ses missions. L’intérêt national n’est donc rien d’autre que le fait pour l’Etat de remplir correctement les missions en questions, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Le fait d’adopter ces lapalissades comme définitions de la politique étrangère et de l’intérêt national revient en fait à reconnaître que la politique étrangère n’est qu’un des domaines de l’action publique et ne diffère pas fondamentalement des autres. Ce qui semble faire de la politique étrangère un domaine à part, c’est en partie le caractère assez opaque qu’elle a pris en France sous la Ve république, en partie le fait qu’elle s’exerce dans un environnement non régi par le droit, l’environnement international, enfin le fait qu’elle suppose dans un certain nombre de cas un certain degré d’opacité, notamment pour tout ce qui concerne les opérations militaires et ce qui s’y rattache, pour ne rien dire du renseignement.

Néanmoins, malgré ces particularités, la politique étrangère n’est qu’un domaine parmi d’autres où l’Etat exerce sa mission. Si l’on veut déterminer les objectifs à viser en matière de politique étrangère, on doit par conséquent en revenir au débat sur les missions de l’Etat. C’est à ce stade qu’il est possible d’envisager la politique étrangère, par exemple, sous un angle libéral. Si la mission de l’Etat est clairement et limitativement définie comme consistant avant tout à assurer les sécurité des biens et des personnes et à protéger la liberté des citoyens, alors la politique étrangère sera le prolongement extérieur de cette mission. Si on adopte une conception de l’Etat plus interventionniste, alors des actions comme la promotion de produits nationaux à l’étranger ou le fait de pousser des Etats étrangers à signer des chartes sociales a un sens. Il importe surtout de bien comprendre que ces débats ont un sens, au même titre que les débats de politique intérieure, et que le débat sur la politique étrangère pourrait même se polariser de la même façon, ce qui le rendrait probablement plus clair.

Est-ce que la réalité est aujourd’hui conforme à ces souhaits ? Cela dépend des domaines. En gros, parmi les missions de l’Etat à l’extéreur, un bloc important relève de la sécurité nationale. Il s’agit d’évaluer les dangers présents, futurs et probables et d’y faire face ou de se préparer à y faire face. La notion de sécurité nationale peut être plus ou moins extensive. Par exemple, on peut éventuellement soutenir que le fait qu’une large partie de la population mondiale parle le français sera à long terme un facteur positif en termes de sécurité nationale. On peut soutenir une telle chose, mais il faut encore l’expliquer, et se contenter d’affirmer que la culture française doit absolument être diffusée aux frais du contribuable simplement parce que cela nous fait plaisir est peut-être un peu court. Mais il ne s’agit pas ici de prendre parti pour ou contre la francophonie, il s’agit simplement de dire que si on veut soutenir des projets dans ce domaine, il faudrait que leur intérêt soit démontré.

D’autres domaines de la politique étrangère relèvent clairement de l’intérêt national sans pour autant se prêter à des débats particulièrement virulents. Par exemple, signer des conventions fiscales avec d’autres Etats peut permettre d’éviter les cas de double imposition et de limiter l’évasion fiscale. L’une des missions de l’Etat consistant à obtenir un taux de recouvrement fiscal aussi bon que possible, tout cela a manifestement un sens.

Enfin, une troisième catégorie d’actions extérieures pose plus de problèmes : il s’agit des actions médiatiques visant à afficher un certain positionnement plus ou moins moral, parfois à utiliser les opinions publiques comme levier et pour l’essentiel à faire parler de soi ou de son pays en termes plus ou moins favorables selon les endroits. Il est souvent difficile de savoir si les actions de ce type répondent réellement à des objectifs précis relevant de l’intérêt national, bien ou mal compris, ou si l’on n’est pas en plein dans l’idéologie ou dans le positionnement médiatique personnel. Qu’en est-il du discours de Villepin à l’ONU ? Des éclats de Chirac à Jérusalem ? Des tirades de Sarkozy sur le protocole de Kyoto ? Des voyages de Kouchner au Soudan ? Même des actions beaucoup plus concrètes et coûteuses peuvent laisser les observateurs un peu dubitatifs. A-t-on vraiment réfléchi sérieusement avant d’envoyer des troupes au Liban ? En Côte-d’Ivoire ? Peu de gens le savent, mais quoi qu’il en soit, il vaut mieux mal réfléchir que ne pas réfléchir du tout. Au moins, dans le premier cas, on a une chance de tirer les leçons d’un éventuel échec. Si l’opération en Irak échoue, au moins pourra-t-on dire qu’elle a été débattue d’une façon plus qu’abondante et qu’on a au moins essayé, d’un côté comme de l’autre, de l’envisager sous l’angle de l’intérêt national et de la sécurité des Etats-Unis. De toute façon, la politique étrangère sera toujours un domaine extrêmement complexe et non susceptible d’analyses parfaitement logiques et rigoureuses. Faut de trouver des réponses parfaitement fiables, au moins peut-on s’efforcer de poser les bonnes questions.

Le débat public en France est aujourd’hui assez loin de ce souhait. Les questions de politique étrangère, quand elles sont publiquement abordées, le sont généralement sous le triple éclairage de l’idéologie, du communautarisme et de la morale. L’idéologie guide le débat sur l’antiaméricanisme, et surtout l’antiaméricanisme lui-même, et les débats sur la politque américaine ou sur des sujets plus ou moins connexes font souvent appels à des éléments d’histoire de la guerre froide qui n’ont pas forcément beaucoup de rapport avec le sujet traité. C’est ainsi que le débat sur l’arrestation de Pinochet en 1998 s’identifiait largement à un règlement de compte de la part des perdants idéologiques de la guerre froide. L’Angleterre avait-elle intérêt à maintenir en résidence surveillée un ancien chef d’Etat d’un pays partenaire ? Personne ne s’en souciait.

Le communautarisme pèse évidemment de façon tout à fait excessive dans le débat public sur la politique étrangère, et c’est peut-être même l’une des principales raisons pour lesquelles un tel débat existe aujourd’hui. Il n’y a aucun mal de la part d’un individu à éprouver un sentiment d’appartenance vis-à-vis d’une certaine communauté et à souhaiter que cette dernière soit bien servie par la politique étrangère de son pays. C’est humain et cela n’a rien de particulièrement immoral, mais la question n’est pas là. Si un juif souhaite que la France soutienne Israël et si un musulman souhaite qu’elle soutienne les Palestiniens, il ne suffit pas de le souhaiter, il faut expliquer en quoi ce serait dans son intérêt. Curieusement, les débats publics sont aujourd’hui caractérisés par une double pudibonderie : les gens évitent de se réclamer clairement de leurs appartenances communautaires, mais ils évitent tout autant de se réclamer de l’intérêt national, notion qui ne passe pas très bien. Aussi emploie-t-on toutes sortes de périphrases plus ou moins obscures, ennuyeuses et qui n’aboutissent nulle part. Il serait souhaitable que la notion d’intérêt national redevienne susceptible d’être évoquée publiquement et que les gens fassent au moins semblant de s’en soucier.

Enfin, la morale est probablement la grande responsable de l’effacement de la notion d’intérêt national, la prise en considération de ce dernier passant pour égoïste, voire raciste. L’intérêt de l’humanité tout entière passe pour une meilleure préoccupation que celui d’un pays et de ses citoyens, d’où l’accent mis de nos jours sur des thèmes transnationaux comme l’environnement et sur des moyens comme le multilatéralisme, que l’on finit par confondre avec les fins poursuivies. Le multilatéralisme demeurant un système imparfait, non démocratique et généralement parfaitement immoral, sa promotion doit s’appuyer sur un discours tormpeur visant à faire passer le droit international pour fondamentalement moral et les compromis éventuellement très cyniques que les Etats peuvent passer entre eux pour des commandements sacrés. Que la morale puisse servir de paravent à des politques visant à servir l’intérêt national est peut-être déplaisant pour l’esprit mais demeure finalement plus moral que le sacrifice de l’intérêt national à des positionnements médiatiques personnels.

Cependant, il ne s’agit nullement de faire de l’idéologie, du communautarisme et de la morale des facteurs négligeables, ni d’en recommander l’ignorance dans le débat de politique étrangère. Il n’y a aucune raison d’exclure a priori que l’intérêt national puisse être servi par la diffusion d’une idéologie, la satisfaction de certaines communautés ou une moralisation de certains domaines de la vie internationale. Le tout est que l’intérêt national demeure le centre de la réflexion sur la politique étrangère et que le reste y soit subordonné.

Est-ce là une conception immorale de la politique ? L’Etat a été créé pour remplir certaines missions pour le compte exclusif de ses citoyens. Se détourner de ces missions serait de sa part malhonnête et reviendrait à faire passer des préférences particulières, qu’elles soient ou non d’ordre moral, avant la poursuite de l’intérêt public. En outre, il est parfaitement possible de soutenir que la promotion de la démocratie, du respect des droits de l’homme et du bien-être général dans le reste du monde correspond aux intérêts de la France ou d’autres pays. Non seulement rien n’interdit à un individu de poursuivre pour lui-même et avec ses propres moyens de tels objectifs, mais il est parfaitement possible que ces objectifs puissent être repris à leur compte par l’Etat pour d’excellentes raisons. Le tout est que ces raisons soient à un moment ou à un autres explicitées et discutées.

A l’inverse, il est parfaitement possible qu’un comportement immoral de la part de l’Etat ait des conséquences dommageables à plus ou moins long terme, par exemple sous la forme d’une désaffection des citoyens, d’un effacement du patriotisme ou de l’esprit civique ou d’une hostilité de la part de gens dont l’Etat aurait pu s’attirer utilement la confiance. La morale fait partie de la vie et il n’y a pas de raison pour qu’elle ne fasse pas partie de la politique internationale à un degré ou à un autre. Ce n’est simplement pas cet élément qui doit guider en premier lieu la politique étrangère.

Replacer l’intérêt national et la notion d’utilité au coeur du débat sur la politique étrangère n’est ni moral, ni immoral, c’est simplement logique. La politique étrangère peut difficilement se concevoir autrement que comme la poursuite par un Etat de son intérêt, au détriment de celui des autres Etats si nécessaire. Il est inutile de noircir le tableau et de faire de la politique étrangère un pur jeu de truands, mais en nier cet aspect ne rend service à personne. Si l’opinion publique doit désormais se préoccuper de ce sujet, plus tôt ces choses seront dites et comprises, mieux cela vaudra.

Fin de règne

11 mai 2007 | Dans Non classé | Aucun commentaire

En général, les présidents attendent leur deuxième mandat pour jouer les rassembleurs à outrance et pour brouiller les pistes de telle manière que plus personne n’est capable de se faire une idée plus ou moins précise de leurs convictions ou de la direction qu’ils ont l’intention de prendre. La plupart des présidents ne trahissent pas leurs électeurs pendant leur premier mandat.
Sarkozy sera peut-être le premier président à faire tout cela avant d’avoir entamé son premier mandat. Devedjian déclare que Védrine pourrait être ministre des affaires étrangères à condition d’être d’accord avec les idées de Sarkozy dans ce domaine, mais Sarkozy n’a aucune idée dans ce domaine. Sa campagne a été indigente en matière de politique étrangère. Sarkozy s’est donné de vagues allures atlantistes qu’il a “équilibrées” en agitant le réchauffement et le retrait d’Afghanistan, et en excluant une intervention militaire contre l’Iran. Tout cela n’avait aucune cohérence et c’est un domaine dans lequel il n’a pas été meilleur que Royal.
Par conséquent, n’importe qui pourrait se dire d’accord avec son programme, donc pourquoi pas Védrine ? Védrine est clairement antiaméricain, antisioniste, pro-arabe, tiers-mondiste, bref, socialiste. C’est certainement un opportuniste, mais cela ne l’empêche pas d’être un idéologue. Il dit que le réchauffement est un problème plus grave que le terrorisme. Au moment de l’affaire des caricatures, il estimait qu’en dernière analyse, le Likoud était le principal responsable de tous ces problèmes. ll souhaite rétablir promptement la pompe à finances européenne dont a disposé l’Autorité palestinienne jusqu’à la victoire électorale du Hamas et trouve “débile” d’être en désaccord avec cette prescription. Non seulement il représente ce que l’élite française peut produire de plus vaniteux et de plus méprisable, mais c’est également un idéologue convaincu et sectaire qui ne pourra que réattribuer à la France son rôle de petite URSS que lui a fait jouer Chirac ces dernières années.
Ceux qui ont sontenu Sarkozy en ayant la politique étrangère présente à l’esprit, ce qui est peut-être le cas des 83% de Français résidents en Israël qui l’ont soutenu au premier tour, apprécieront sûrement à sa juste valeur un pareil choix “d’ouverture”.
La politique étrangère a été plus présente que jamais dans la campagne présidentielle de 2007, mais cela n’a pas suffi à ce que le débat sur ce sujet soit de bonne qualité. C’est un domaine qui demeure extrêmement mal compris en France, l’opinion publique n’ayant aucune notion de ses finalités comme de ses modalités. Les présidents de la Ve république ont généralement mené des politiques étrangères relativement raisonnables, en étant très indulgents, pendant leurs premiers mandats, puis se sont mis à faire n’importe quoi pendant leurs seconds mandats lorsqu’il en ont eu un. Sombrer dans le délire avant de commencer son premier mandat serait une innovation.

Page suivante »

turbine fièrement sous WordPress
Articles (RSS) et Commentaires (RSS). ^Top^