L’affaire continue

20 May 2013

Il y a deux aspects dans l’affaire a-Dura. Il y a d’abord la réalité des faits reprochés à l’armée israélienne ; il y a ensuite l’attitude de France 2.

Sur le premier aspect, il est difficile de porter un jugement définitif sans examiner de très près les éléments disponibles, et même ainsi, il n’est peut-être pas évident d’aboutir à une conclusion. Cela n’aurait rien de très étonnant que l’affaire soit complètement bidonnée dans la mesure où la petite équipe de cameramen palestiniens présente sur place passait apparemment son temps à monter des séquences bidons et où la caméra d’où a été tiré le fameux reportage ne contenait que ça, en dehors de la séquence en question. Les unités israéliennes sont par ailleurs, en principes, censées faire autre chose que s’acharner pendant une heure sur deux civils inoffensifs.

Cela dit, il y a quand même une chose qui peut paraître un peu curieuse. Comment se fait-il que depuis dix ans, personne ne semble avoir essayé de poser la question aux soldats israéliens qui sont censés savoir commis ces actes ? A moins que le rapport qui vient d’être publié par le gouvernement israélien ne contienne de tels éléments, personne ne semble s’être donné cette peine jusqu’à présent.

Du côté israélien, il est probablement possible de savoir qui était là ce jour-là. De l’autre côté, il y a suffisamment de journalistes et d’activistes pour obtenir la même information.

En principe, s’il y avait des échanges de tirs, cela signifie qu’il y avait également des Palestiniens armés, mais de la même façon, aucun témoignage ne semble avoir été recueilli.

Pour le deuxième aspect, en revanche, les choses sont suffisamment claires pour que n’importe qui puisse porter un jugement fort simple : France 2 et son employé, Enderlin, se sont comportés d’une façon parfaitement irresponsable, ce que souligne apparemment le rapport israélien.

Enderlin n’était pas là, ce qui ne l’a pas empêché d’être parfaitement catégorique depuis ce jour. Il dit faire entièrement confiance à son cameraman, mais pas pour quelle raison le public devrait être aussi confiant vis-à-vis de son cameraman ou de lui-même. Enderlin a donc instantanément validé les images rapportées par son cameraman, puis y a ajouté ses commentaires personnels entièrement fondés sur le témoignage du même cameraman, et a enfin, manifestement, garanti à sa direction l’authenticité de l’ensemble, tandis que la direction en question a pris la décision de laisser les autres chaînes de télévision, françaises ou non, utiliser librement ce matériel, avec les conséquences que l’on sait.

Le caractère extrêmement douteux de l’authenticité du reportage est par conséquent assez secondaire. Ce qui est navrant, c’est le fait que cette chaîne de télévision qui appartient à l’Etat français ait pu se comporter d’une manière aussi irresponsable. Cette affaire n’est pas israélienne mais française, et elle n’est probablement pas terminée.

Nique ta race

3 May 2013
D’abord, une citation :

“Don’t you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought … Has it ever occurred to your, Winston, that by the year 2050, at the very latest, not a single human being will be alive who could understand such a conversation as we are having now?…The whole climate of thought will be different. In fact, there will be no thought, as we understand it now. Orthodoxy means not thinking—not needing to think. Orthodoxy is unconsciousness.” – Syme

Et maintenant, un texte de loi :
PROPOSITION DE LOI
tendant à la suppression du mot « race » de notre législation.
(Première lecture)
TEXTE DE LA COMMISSION
DES LOIS CONSTITUTIONNELLES, DE LA LÉGISLATION ET DE L’ADMINISTRATION GÉNÉRALE DE LA RÉPUBLIQUE
ANNEXE AU RAPPORT
Voir le numéro :
Assemblée nationale : 218.
Article 1er
À l’exception des textes où il se réfère à la désignation d’espèces animales, le mot : « race » est supprimé de la législation française.
Article 2
Le code pénal est ainsi modifié :
1° (nouveau) Aux premier et second alinéas de l’article 132-76 :
a) Les mots : « , une race » sont supprimés ;
etc.

La citation est extraite de 1984. Il s’agit du passage dans lequel Syme, un fonctionnaire intelligent chargé de mettre à jour le dictionnaire de novlangue, explique que chaque édition du dictionnaire est à dessein plus courte que la précédente. Il s’agit en effet d’éliminer les mauvaises pensées en éliminant leur vecteur linguistique. Si on élimine un mot dans le dictionnaire, au bout d’un moment, plus personne ne se souviendra du mot en question et il deviendra impossible de formuler mentalement la notion qu’il exprimait auparavant.

Winston juge d’ailleurs Syme un peu trop intelligent et se dit qu’il ne survivra pas très longtemps, ce en quoi il a raison.

Le texte de loi est ce qui doit être bientôt discuté en séance publique par l’assemblée nationale française en 2013. Il s’agit apparemment d’une proposition de loi communiste qui nous donne un aperçu à la fois de ce qu’est aujourd’hui le parti communiste et de ce qu’est aujourd’hui la politique française.

Le parti communiste est devenu d’un point de vue électoral un groupuscule mais demeure d’un point de vue politique un acteur relativement puissant. Les communistes sont encore capables d’exciter un certain nombre de gens et ils contrôlent encore un certain nombre de territoires. Ils sont surtout capables d’exercer une influence relativement importante, comme le montre ce texte.

Il semble en effet que ce texte doive être approuvé non seulement par les socialistes de l’assemblée, ce qui suffira à son adoption, mais également par la droite. Le raisonnement qui fonde ce texte est le suivant : les races humaines n’existant pas, la législation ne doit pas les mentionner. Néanmoins, le racisme, lui, existe, donc il s’agit de modifier la législation de telle sorte qu’elle réprime toujours le racisme mais ne mentionne plus les races.

Comme tout cela est pétri des meilleures intentions du monde, personne ne veut être le premier à faire remarquer que ce raisonnement n’a à peu près aucun sens. En conséquence, le texte a de bonnes chances d’être adopté.

Il apparaît donc qu’un parti électoralement minuscule et indéologiquement indigent est capable par la seule intimidation intellectuelle et morale de faire adopter, pratiquement à l’unanimité, une loi visiblement idiote.

Cette loi est par ailleurs une étape intéressante dans l’évolution de l’antiracisme.

Le point de départ du raisonnement est que les races humaines n’existent pas. En général, cette affirmation est appuyée sur l’avis définitif, semble-t-il, “des généticiens”. Il est parfaitement possible que les généticiens, ou la plupart d’entre eux, soient de cet avis, mais ce qui pose problème est la pertinence de cet avis. Les catégories socio-professionnelles n’existent pas non plus d’un point de vue génétique, mais on ne les supprime pas de la législation. A la différence des catégories socio-professionnelles, les races humaines sont visibles. Il y a des noirs et il y a des blancs. C’est certainement une très bonne chose que la législation traite tout le monde de la même façon, mais on prend la peine de le préciser justement parce que ces différences existent.

Dans l’esprit des partisans de ce texte, les différences en question sont imaginaires, mais je ne vois pas comment on pourrait discriminer les gens de façon cohérente sur la bases de différences imaginaires. Si les races humaines n’existaient pas, personne ne pourrait faire l’objet d’un traitement raciste de façon constante. Tout le monde serait pris pour un noir de temps en temps et se ferait peut-être insulter ou “discriminer” avant d’être pris pour un blanc ou pour quelque chose d’autre. Il est par conséquent difficile d’exclure totalement l’hypothèse selon laquelle les noirs sont considérés comme noirs parce qu’ils sont noirs.

A première vue, il paraît également un peu surprenant que ce genre de texte soit proposé et voté par les gens qui ont inventé la notion de “minorité visible”. Cela fait maintenant quelques années que les socialistes ne se gènent absolument pas pour désigner des candidats aux législative en fonction de leur appartenance à ce qu’on a longtemps appelé une race. La “discrimination positive” qui se pratique aux Etats-Unis et dans un certain nombre d’autres pays et qui fait fantasmer les politiciens français est tout de même assez compliquée à justifier si on part du principe que les races n’existent pas. A vrai dire, c’est assez compliqué à justifier quand on est censé être contre le racisme.

Donc ce que nous avons sous les yeux est un texte qui vise non seulement à faire ce que le personnage de Syme, dans 1984, trouve très admirable, à savoir supprimer un mot pour faire disparaître la pensée qui s’y rattache, mais également à faire en sorte que l’on se force à ne plus voir ce que l’on voit. Il ne faudra plus décrire un noir comme noir mais faire bien attention à ne mentionner que celles de ses caractéristiques qui ne le distinguent pas d’un blanc. Tout cela demandera probablement un effort mental assez important.

Apparemment, l’antiracisme jouit aujourd’hui d’une légitimité telle que pratiquement personne ne s’oppose à ce que l’on entreprenne en son nom de modeler la pensée des individus. Manifestement, le seul obstacle à ce que les pensées individuelles soient soumises à un contrôle légal est d’ordre technique, puisque l’on ne sait pas encore lire dans les pensées des gens.

Il convient cependant de préciser, même si c’est assez évident pour tout le monde, que cette injonction d’oublier l’idée même de race s’adresse principalement aux blancs.

Sarkozy est-il cuit ?

16 February 2012

Le jour où Sarkozy a déclaré sa candidature au JT de TF1, son parti décidait de virer Christian Vanneste pour négationnisme. Le problème est que ce que Vanneste a négationné se trouve être un évènement qui n’a effectivement pas eu lieu, à savoir la déportation pendant la guerre des homosexuels français. L’erreur de Vanneste a été de s’en prendre frontalement à un groupe d’intérêt en période électorale ; dans le cas présent le lobby homosexuel, mais il aurait pu s’agir d’un autre lobby.

Sarkozy, le soir même, a fait état de sa candidature sur TF1 en essayant d’apparaître à la fois comme le président et comme un candidat en campagne, dans le premier cas parce que c’est ce qu’il est, dans le second parce que ses partisans ne sont plus très loin d’un état de panique totale, ce qui se comprend si l’on regarde les sondages.

Quel est le problème de Sarkozy ? Il n’est jamais facile de se faire réélire mais il ne paraît pas beaucoup plus facile d’être battu par Hollande. A tout hasard, on peut toujours formuler quelques hypothèses.

Comme cela a peut-être été écrit ici (mais dans assez peu d’autres endroits), Sarkozy en 2007 était le premier président qui commençait son mandat en sachant que la prochaine élection générale serait normalement la sienne. Contrairement à tous ses prédécesseurs sauf chirac, il n’avait pas de législatives prévues avant la prochaine présidentielle (sauf celles qui sont intervenues tout de suite), et contrairement à Chirac, il avait l’intention de se représenter.

C’est là le résultat direct du quinquennat : plus de cohabitation et c’est le président qui va au casse-pipe. Sarkozy semblait d’ailleurs avoir assez bien compris cela dans la mesure où il ne s’est pas réfugié derrière son premier ministre ni n’a joué les arbitres distants. Dans une certaine mesure, la campagne électorale ne s’est jamais complètement arrêtée. Malheureusement pour lui, il n’a apparemment compris qu’une partie des règles du jeu. Logiquement, un dirigeant dans sa position aurait dû faire passer les mesures impopulaires mais rentables à long terme en premier, et les mesures démagogiques juste avant les élections. Sarkozy a tout mélangé.

Par ailleurs, son mandat ressemble à celui de Giscard sur plusieurs points, et un de ces points est la crise économique. La crise qui a commencé en 2008 a pourri sa présidence comme celle de 1973 a pourri celle de Giscard. Sarkozy est arrivé en promettant une rupture, mais la rupture n’a pas attendu son signal. Cette crise a eu plusieurs conséquences pour lui.

La première est que l’économie française est en mauvais état et cela n’est jamais bon pour un candidat sortant. La deuxième est que Sarkozy s’est révélé assez creux d’un point de vue idéologique. Face à un crise économique, il faut essayer de comprendre ce qui ne va pas et, dans la mesure du possible, traiter les causes plutôt que les symptômes. Sarkozy a fait un peu de tout : il a un peu réformé les retraites, il a essayé d’exciter le peuple contre les financiers et les paradis fiscaux, ce qui ne servait à rien, il a constamment essayé de donner l’impression qu’il “faisait quelque chose” mais il a été difficile de comprendre où il voulait en venir exactement.

D’une manière plus générale, Sarkozy veut rassembler, ce qui est normal pour un candidat à quelque chose. Mais ce qui n’est pas très malin, c’est d’essayer de rassembler tout le monde. On retrouve ici la même erreur que chez Giscard et la plupart des politiciens de droite : ils croient que l’électorat de droite est captif et que pour gagner, il leur suffit d’aller chercher des électeurs au “centre”. Or, il n’y a pas de centre. Peu de gens votent successivement à droite et à gauche au cours de leur vie. Les variations entre la droite et la gauche tiennent probablement beaucoup plus à deux facteurs : les gens qui entrent dans le corps électoral et ceux qui en sortent d’une part ; les abstentionnistes d’autre part. Quand les présidents de droite mènent une politique gauchiste, les électeurs de gauche continuent de voter à gauche et les électeurs de droite s’abstiennent, donc ils perdent.

Sarkozy a parfaitement exécuté cette manœuvre : les gens de gauche le considèrent toujours comme un fasciste et les gens de droite ne peuvent plus le supporter. Un exemple parmi beaucoup d’autres est fourni par Hadopi : quelques mois avant les élections, le gouvernement annonce fièrement avoir menacé 400 000 personnes de sanctions pour téléchargement illégal, et ce afin de faire plaisir aux artistes qui votent de toute façon à gauche et à des grands groupes de communication qui ne votent pas.

On pourrait faire une liste assez interminable de maladresses, de mesures et de propositions contre-productives mais le problème de fond est probablement plus large qu’une simple succession d’erreurs.

Il y a d’abord le fait que Sarkozy a dû se croire infaillible après la campagne de 2007 qui était effectivement très réussie. La victoire rend souvent idiot.

Il y a ensuite un léger détail que les journalistes ignorent avec une grande assiduité : l’Etat étant fauché, il est impossible d’acheter des voix comme le font toujours les candidats sortants avant les élections.

Il y a enfin le fait que l’UMP est devenu une sorte de parti de masse sans contenu idéologique. Un parti politique, ça peut être plusieurs choses assez différentes. Ce peut être une sorte de club de pensée, ou alors, au contraire, une pure machine politique comme les deux grands partis américains qui ne réfléchissent pas mais qui fournissent des moyens logistiques à leurs membres, ou enfin une sorte de doublon de l’administration dans le cas des partis uniques au pouvoir. L’UMP semble avoir plus ou moins évolué vers la troisième option. En exerçant le pouvoir pendant dix ans, il semble que l’UMP soit devenu une sorte d’interface avec les groupes d’intérêt sans aucune ligne politique particulière. D’une façon amusante, alors que les politiciens de droite ont accepté de plus en plus facilement l’étiquette “droite”, leur politique est devenue de plus en plus socialiste, ou “sociale-clientéliste”, comme dirait Charles Gave. Désormais, la “droite” française n’est plus ni “bonapartiste”, ni “orléaniste”, ni “légitimiste”, elle est tout simplement “pragmatique”, ce qui signifie qu’elle achète des voix à tout le monde, ou du moins qu’elle essaye.

L’exemple de Vanneste fournit une assez bonne illustration. Sarkozy s’est senti obligé de désavouer Vanneste tout en expliquant pourquoi il était quand même contre le mariage homosexuel. Il s’est livré à une triangulation assez piteuse alors qu’il était censé donner le départ de sa propre campagne électorale, laquelle sera sûrement une succession de discours énergiques et volontaristes sur la république, la France et tout le reste censés susciter l’enthousiasme.

Or, l’électorat n’aime pas la triangulation ni la subtilité, non pas parce que les électeurs sont des idiots, même s’ils le sont souvent, mais plutôt parce qu’ils comprennent que la lutte pour le pouvoir consiste à éliminer, pas à essayer de ménager tout le monde. Le lobby homosexuel ne recommandera pas de voter Sarkozy quoi qu’il arrive, donc il aurait aussi bien pu soutenir Vanneste. En lui tombant dessus avant même de s’être renseigné, l’UMP et Sasrkozy ont simplement démontré qu’ils étaient faibles et qu’ils préféraient s’humilier eux-mêmes en sacrifiant l’un des leurs plutôt que de prendre le risque d’une confrontation.

Du coup, le style médiatique de Sarkozy tombe complètement à plat. C’est dommage parce que Sarkozy est effectivement une personne courageuse, énergique et dotée d’une grande volonté, mais cette affaire, comme beaucoup d’autres, démontre qu’il manque de rigueur intellectuelle et morale.

Le résultat, c’est la victoire probable de Hollande, un personnage qui n’est manifestement doté d’aucune de ces qualités et dont le programme est l’un des plus démagogiques jamais mis en avant par un candidat sérieux lors d’une élection générale.

C’est dommage qu’ils ne puissent pas tous les deux perdre.

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L’important, c’est le buzz

28 November 2010

Charles Enderlin vient de publier un bouquin qui porte le titre pas du tout racoleur suivant : “un enfant est mort”.

Ce bouquin raconte apparemment sa version de “l’affaire al-Dura”. Cette affaire se résume à peu près ainsi : Enderlin a fait pour France 2 un reportage censé montrer l’armée israélienne abattant volontairement un enfant palestinien. Le reportage est probablement bidonné comme la quasi-totalité des reportages de guerre diffusés à la télévision, mais comme il a été très largement diffusé, son rôle dans les événements qui ont suivi n’est sans doute pas négligeable. Parmi ces événements figure le lynchage des deux soldats israéliens, les incendies de Synagogues par ici, etc.

Un certain nombre de gens ont critiqué Enderlin et son reportage et ont très longuement expliqué pour quelles raisons ils estimaient qu’il s’agissait probablement d’une falsification. Les défenseurs d’Enderlin se sont drapés dans leur légitimité institutionnelle. Comme ce sont eux qui ont les moyens de diffusion les plus puissants, ils peuvent assez facilement traiter les autres de conspirationnistes et s’abstenir de répondre à leurs arguments.

Et parmi les défenseurs d’Enderlin figure la direction de France 2. Soit.

Qu’a fait la direction de France 2 lorsque le reportage d’Enderlin a été transmis à la chaîne ? Elle a décidé de le diffuser et apparemment d’en autoriser gratuitement la diffusion par d’autres chaînes de télévision.

Les défenseurs d’Enderlin admettent généralement qu’il était peut-être un peu léger de la part de ce dernier d’affirmer avec certitude que les tirs tuant l’enfant étaient israéliens. Enderlin, si mes souvenirs sont exacts, va même plus loin puisqu’il affirme que les tirs “visent” le père et l’enfant. Cela signifie que les soldats israéliens essayent activement de les descendre et y parviennent.

Donc Enderlin dit tout ça dans son commentaire et France 2 décide de diffuser très largement.

Pourquoi ont-ils pris cette décision ? Ils diront certainement qu’ils ont pris cette décision au nom du devoir d’information, mais ce sera un mensonge parce que ce reportage ne contient aucune information. Il montre tout au plus qu’”un enfant est mort”, mais cela n’est pas une information. Des tas d’enfants meurent tout le temps. Cela peut être une “information” pertinente si on sait au moins pourquoi et comment il est mort, mais c’est précisément ce qu’on ne sait pas très bien, bien qu’Enderlin, à ce moment-là, ait fait semblant de le savoir.

France 2 a diffusé ce reportage parce que ça faisait du buzz. Ca leur faisait de la pub. C’était une façon de faire de la com. Ils tenaient le scoop de l’année. C’est comme ça que font aujourd’hui les grands professionnels de l’information. Quant ils tiennent un reportage minable, complètement approximatif sur les faits et sans la moindre vérification de source mais qui risque de faire du bruit, ils y vont et tant pis si leur bouse provoque des lynchages et des incendies de synagogues.

Pourquoi nous détestons Israël

2 June 2010
Les politiciens européens ont apparemment décidé de façon à peu près unanime de condamner Israël pour des raisons apparemment assez indépendantes des faits.
Ce qui s’est passé sur le Marmara ne les obligeait absolument pas à réagir comme ils l’ont fait. Les opinions publiques internes ne les mettaient pas plus sous pression. En France, tout le monde s’en fout et c’est probablement la même chose dans le reste du continent, à l’exception des populations musulmanes, probablement, mais elles sont encore assez fortement minoritaires.
Pourtant, les politiciens européens se sont précipités comme si chacun craignait d’être le dernier à condamner Israël. Comme Lellouche hier à l’Assemblée qui se sentait manifestement obligé de répéter “je condamne, la France condamne, la France exige” un certain nombre de fois.
Donc que se passe-t-il exactement ? Est-ce qu’ils avalent simplement les compte-rendus de France Inter ou du Monde ? Ce n’est pourtant pas très difficile de se renseigner un peu plus, et c’est surtout facile d’attendre un peu et de réserver son jugement jusqu’à ce que des informations plus complètes soient disponibles. De plus, c’est loin d’être la première fois qu’une “atrocité israélienne” est rapportée et les précédentes se sont toujours révélées fausses (al-Dura, les deux Qana, Jenine et beaucoup d’autres).
Est-ce qu’ils subissent une sorte de pression ? Plus ou moins, mais je ne vois rien d’autre qu’une pression qu’ils se mettent mutuellement les uns aux autres. Il est exact que les médias poussent dans ce sens, ainsi qu’un certain nombre de gentilles ONG, et il est également exact que le parti “pro-israélien” est squatté par des timides (Finkielkraut, le CRIF) ou des gens aux motivations plus que douteuses, mais tous ces aspects de la situation se nourrissent également entre eux et n’expliquent finalement pas grand-chose.
Donc on peut imaginer des explications très générales comme la peur des arabes et des musulmans (qui deviennent plus puissants à l’intérieur comme à l’extérieur), le masochisme historique des Occidentaux qui détestent l’Occident ou une sorte d’antisémitisme plus ou moins refoulé. Pour ma part, j’ai l’impression qu’on a affaire à un réflexe de négation du danger. Les Israéliens sont plus ou moins les seuls parmi nous à faire usage de la violence face à un danger commun, ce qui est logique puisqu’ils y sont les plus directement exposés, mais cela nous déplait profondément parce que cela nous oblige à contempler le danger en question, donc nous avons tendance à souhaiter qu’ils arrêtent de combattre comme si cela allait faire disparaître le danger.
Les gens qui ont ce genre de réflexe se rallient assez facilement à ceux qui souhaitent très consciemment faire du tort à Israël et à l’Occident en général. Ce faisant, ils abandonnent Israël, mais ils se privent également de la possibilité de défendre l’Occident, à commencer par leur propre pays. Concrètement, si nous nous interdisons les moyens d’actions dont Israël fait usage aujourd’hui, nous seront désarmés lorsqu’il nous faudra faire face à des dangers analogues.
Pour cette raison, le conflit israélo-arabe, bien qu’ils ne nous concerne pas directement, joue un rôle stratégique dans nos débats internes. Prendre la défense de la politique israélienne revient concrètement à faire savoir que nous sommes prêts à agir de la même façon si cela devient nécessaire, ce qui pourrait être un jour le cas sur le territoire national et l’est déjà en grande partie en Afghanistan.
S’il en est ainsi, les choses deviennent un peu plus claires. Un journaliste ou un politicien français qui s’empresse de condamner Israël fait implicitement mais clairement savoir qu’il ne se considère pas comme faisant face à un danger analogue à celui auquel Israël est confronté. Du reste, ce politicien ou ce journaliste affirme généralement qu’Israël ne fait face à aucun danger particulier, ou éventuellement à un danger limité que les dirigeants israéliens exagèrent ou amplifient du fait de leurs propres actes, volontairement ou non.
Pour les militants anti-israéliens, arabes ou non, obliger les élites européennes à nier le danger que représente l’islamisme est une grande victoire. C’est la garantie qu’ils seront très embarrassés s’il leur faut un jour mobiliser leurs citoyens contre cette menace.
L’hostilité vis-à-vis d’Israël s’ajoute donc à d’autres affirmations dont la répétition depuis une dizaine d’années peut finir par intriguer : le soutien au terrorisme n’est le fait que d’une infime minorité de musulmans ; al-Qaida n’est pas lié aux Palestiniens mais les causes du terrorisme d’al-Qaida sont en partie les mêmes que celles du terrorisme palestinien ; Saddam Hussein n’a jamais été lié au terrorisme bien qu’il ait soutenu des terroristes palestiniens ; et ainsi de suite.
La politique française vis-à-vis de la meance islamo-arabe est beaucoup plus fondée sur des déclarations de principe de ce type que sur une analyse de la réalité et des moyens d’en tenir compte.

Plouf

31 May 2010

Ce qui va se passer maintenant est assez prévisible : les Israéliens seront “condamnés” par tout le monde pour avoir descendu une quinzaine d’”activistes” sur ce bateau turc. Le fait qu’on compte six blessés parmi les commandos israéliens ne sera pas pris en considération, même si ce sont des gens qui ne sont pas facilement blessés face à des civils désarmés et pacifiques.

De toute façon, ça ne marche pas de cette façon. Il ne s’agit pas de savoir si les Israéliens ont fait ou n’ont pas fait quelques chose de répréhensible. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles les Occidentaux peuvent condamner Israël en simulant la bonne foi. Par exemple, Kouchner a déjà condamné Israël pour l’incident de cette nuit. Kouchner sait que sa condamnation est un peu rapide. Les gens qui ont provoqué l’incident savent qu’il le sait. Ce qui les intéresse, c’est de voir les dirigeants occidentaux leur obéir sans qu’ils aient à leur dire quoi que ce soit. Les dirigeants occidentaux trouvent qu’ils minimiseront les ennuis en condamnant Israël et en ne disant pas un mot sur ceux qui seraient éventuellement les véritables responsables de l’incident.

Aucun Occidental vaguement attentif ne peut ignorer les éléments suivants :

- Israël n’est pas seul à maintenir fermée la frontière de Gaza. L’Egypte en contrôle une partie.

- Israël laisse passer tout ce qui n’est pas utilisable à des fins militaires, et personne ne souffre de la disette à Gaza.

- Israël a proposé aux organisateurs de cette “flotille” de prendre en charge les marchandises à partir d’Ashdod, de les inspecter et de les acheminer aux frais de l’État.

Les organisateurs ne voulaient rien d’autre qu’une confrontation, si possible avec des morts, ce qu’ils ont obtenu en agressant les forces de l’ordre israéliennes. Les dirigeants occidentaux ont alors su qu’ils devaient condamner Israël, malgré les éléments cités plus haut, qu’ils n’ignorent absolument pas.

Cela s’explique par le fait que les dirigeants occidentaux ont peur des Palestiniens et, par conséquent, leur donnent de l’argent et leur obéissent.

D’autres gens vont expliquer que c’est pour Israël une défaite médiatique, sous-entendant par là que les Israéliens sont des brutes épaisses dépourvues de cerveaux et qui par conséquent sont incapables de comprendre l’importance de la com et de l’image dans le monde actuel.

Cela dit, il y a une chose que ces gens ne comprennent pas très bien : la com, ce n’est pas destiné qu’aux opinions publiques lointaines et non impliquées. Ca peut aussi marcher sur les militants. Or, ces derniers savent maintenant qu’aller faire les marioles aux alentours de Gaza peut être dangereux. Donc à l’avenir, on trouvera probablement dans ces groupes une plus faible proportion d’Européens réticents à la prise de risque. Les députés européens vont peut-être éviter ce genre de choses à l’avenir. Et si les “convois humanitaires” du genre de celui-là se trouvent entièrement composés de shahids potentiels, tant mieux. Ils auront probablement moins bonne presse d’entrée de jeu et cela posera moins de problèmes de les neutraliser.

JBollocks

6 May 2010

Une organisation du nom de “JCall” a lancé une pétition. L’objet de cette pétition est le suivant : sont invités à la signer les juifs européens et il s’agit apparemment de demander à l’Union européenne de faire pression sur Israël afin de faire en sorte que la paix avec les Palestiniens soit conclue, ce qui est d’après les auteurs de la pétition conforme à l’intérêt d’Israël, tandis que le “soutien inconditionnel” ne l’est pas.

Ils ne vont pas jusqu’à dire de façon explicite que l’Union européenne ou le parlement européen soutiennent Israël inconditionnellement, mais c’est tout de même ce que la pétition dit de façon implicite.

Il est assez décevant de trouver Finkielkraut parmi les signataires. Il a déjà été mieux inspiré. Les autres signataires sont généralement des imbéciles, qu’il s’agisse de BHL ou de Brauman, donc mis à part la présence de Finkielkraut, on est en présence d’un groupe de juifs honteux qui cherchent à se faire pardonner d’être ce qu’ils sont. Brauman avait déjà signé une pétition du même genre vers 2000, avec des gens comme Halimi ou Morin, et dont le contenu pouvait en gros se résumer ainsi : ” nous, on n’est pas avec eux”.

“Eux”, c’est Israël. Israël est en guerre plus ou moins permanente avec ses voisins arabes depuis toujours, et un certain nombre de gens en Europe soutiennent les Arabes pour des raisons variables : soit ils sont très à gauche et sont par conséquent contre Israël, soit ils sont arabes, soit ils sont antisémites, soit ils font confiance au JT, etc. Ces gens peuvent avoir tendance à voir d’un mauvais oeil les juifs parce que les juifs se sentent souvent proches d’Israël.

Cela est un fait, mais ce fait est souvent traité comme s’il s’agissait d’une opinion. On expliquera qu’il n’y a pas de raison que les juifs se sentent proches d’Israël, qu’un tel sentiment s’identifie à une forme plus ou moins atténuée de trahison vis-à-vis de la France (ou du pays concerné), ou que c’est du communautarisme. En réalité, c’est simplement un fait brut. Beaucoup de juifs se sentent proches de l’État juif parce qu’ils savent que beaucoup de ses habitants ont une expérience proche de la leur et qu’ils peuvent les rejoindre quand ils le souhaitent. C’est ainsi. On peut leur en faire le reproche autant qu’on le voudra, ça n’y changera strictement rien.

Il y a aussi des gens qui écrivent des livres pour “dénoncer” cette réalité en l’expliquant par une sorte de complot israélien. C’est le cas d’un bouquin manifestement nul dont le titre était plus ou moins “le hold-up sur la communauté juive” ou quelque chose comme ça, et qui expliquait que les juifs français étaient victimes de la propagande sioniste qui leur faisait croire tout un tas de choses afin qu’ils soutiennent Israël et finissent si possible par s’y installer.

Mais tout ça a très peu d’importance parce que la réalité est ce qu’elle est, et la réalité est que les juifs se sentent généralement proches d’Israël. Et parmi ceux dont ce n’est pas le cas, beaucoup se sentent très concernés par ce qui s’y passe. C’est le cas de gens comme Brauman, Halimi ou Morin qui passent une partie notable de leur temps à dire du mal d’Israël, et dans la mesure du possible à lui en faire. Mais ces gens ne verront pas leur propre comportement comme manifestant un quelconque “communautarisme”, bien qu’ils soient capables de signer des pétitions plus ou moins réservées aux juifs, comme celle de “JCall” ou celle de 2000.

Les initiatives de ce type visent principalement pour leurs auteurs à se distinguer. Ils font cela de deux façons.

- Ils se distinguent des autres juifs en se désolidarisant d’eux. Ils estiment par conséquent avoir moins de chances d’être attaqués, non pas tant physiquement qu’intellectuellement. Ils disent qu’ils se désolidarisent d’Israël, mais ils se désolidarisent surtout de tous les juifs européens qui soutiennent Israël. Les personnalités comme Morin ou Halimi supportent sans doute assez mal d’être considérés comme méchants par leurs amis de gauche, donc ils prennent les devants.

- Ils se distinguent d’une façon plus positive en accroissant leur propre valeur. Comme la plupart des juifs soutiennent Israël, un juif qui s’y oppose a une valeur particulière aux yeux des organisations anti-israéliennes. Il sera par conséquent invité plus ou moins fréquemment à parler publiquement et on le qualifiera généralement de “courageux”.

Voilà donc ce qu’ont en tête la plupart des signataires de cette pétition. Ce n’est pas la peine d’être télépathe pour s’en rendre compte. Ils sont assez transparents.

Quant au contenu de cette pétition, il est de la même insondable idiotie que celui des centaines de pétitions du même genre qui ont été distribuées depuis la création d’Israël. Il s’agit de demander aux lecteurs d’être contre Israël. Les raisons invoquées sont assez secondaires puisque la finalité du texte est de distinguer ses signataires et pas de convaincre qui que ce soit. Il y a cependant des différences de degrés entre les différentes pétitions anti-israéliennes.

Celle de “JCall” est de ce point de vue plutôt modérée puisqu’elle est censée viser à défendre les intérêts d’Israël, mais attention : ses “véritables” intérêts.

Les intérêts “apparents” d’Israël consistent essentiellement à protéger la population israélienne et à éviter de la mettre en danger en plaçant l’ennemi dans une position avantageuse sans garanties de sécurité sérieuses.

Mais les intérêts “véritables” d’Israël consistent à faire aux Arabes des concessions très importantes sans contrepartie particulière.

Les signataires de la pétition de “JCall” savent parfaitement distinguer les intérêts véritables et apparents d’Israël, contrairement aux Israéliens. Ces derniers sont peut-être idiots, à moins qu’ils n’aient pas envie de défendre leurs propres intérêts. En tout cas, quelque chose les empêche de voir ce que les “JCallers” voient parfaitement concernant les intérêts à long terme d’Israël. Peut-être le fait de vivre sur place, de connaître la région, d’être chaque jour confronté à l’adversaire, à moins que ce ne soit la connaissance approfondie de l’histoire d’Israël et des précédentes tentatives de règlement du conflit depuis 1917. Tout cela peut brouiller la vue, tandis que le fait d’avoir lu Ilan Pappé et de faire des tirades sur les frères ennemis Israël et Ismaël procure une clarté d’esprit sans laquelle on ne comprend apparemment rien.

En attendant, ces signataires sont suffisamment sûrs d’avoir raison là où les Israéliens ont tort pour estimer que cela n’a pas grand intérêt d’essayer de convaincre ces derniers, qui de toute façon ne comprennent rien à rien. Mieux vaut les forcer à faire ce qui est bon, et c’est pour cette raison que la pétition demande que des pressions soient exercées sur Israël. Lesquelles exactement ? La pétition ne le précise pas. Pourquoi seulement sur Israël et pas sur les Arabes ? Parce que les signataires estiment probablement qu’en tant que juifs, ils peuvent prendre la responsabilité de demander qu’on nuise à d’autres juifs. On sent que Morin et Halimi souffrent au plus profond de leur chair quand ils demandent une telle chose. Comment ne pas sympathiser avec des gens aussi désintéressés et disposés à un aussi grand sacrifice personnel ?  Comment ne pas s’incliner devant tant de noblesse ?

Mais il est un peu trop facile d’ironiser sur ce sujet. Cette pétition n’a strictement rien d’original ni de nouveau, et ce qui est ici remarquable est plutôt qu’on en ait fait un événement en dépit de sa profonde banalité et du manque d’intérêt de son contenu. Le métier d’intellectuel est devenu aussi routinier que celui de postier ou d’artiste et ce que produit cette profession est désormais dépourvu du moindre intérêt. La pétition de “JCall” est une illustration parmi beaucoup d’autres de cette évolution.

L’épuisement des cerveaux

15 April 2010

Comment a-t-on fait pour passer en quelques décennies du désir d’éviter d’enlaidir nos paysages en y déposant des déchets ou en y construisant des bâtiments très laids au fléau totalitaire qu’on appelle aujourd’hui l’écologie ?

Pour résumer, on a assisté à la formation d’une idéologie. Des préoccupations distinctes qui avaient en commun le fait de tendre vers une certaine préservation des paysages naturels se sont agrégées pour former une doctrine globalisante qui se prétend universelle.

On trouve sur le site de Greenpeace des textes qui exposent les fondements philosophiques de l’écologie. Pour résumer, la “philosophie” écologiste considère l’homme comme une pièce d’un ensemble plus vaste, l’”écosystème”, et le but de la doctrine écologiste est de protéger l’écosystème. On a donc affaire à ce qui est peut-être la seule doctrine politique à se présenter elle-même comme non humaniste, en dehors des doctrines théocratiques.

De fait, les points communs entre écologie et islamisme ne se limitent pas au choix de la couleur verte. Dans les deux cas, l’homme est secondaire. Alors que même les marxistes et les nazis accordent la primauté à la volonté de l’homme, ou du moins de certains hommes, les écologistes – et les islamistes – souhaitent tout simplement que l’homme soit soumis. A un dieu dans un pour les islamistes, à la nature pour les écologistes.

Pour les écologistes, c’est l’”écosystème” qui doit primer. Leur raisonnement est plus ou moins le suivant, pour autant qu’on puisse décrire leurs délires comme étant basés sur une quelconque pensée logique : l’homme ne peut exister physiquement que dans son environnement, donc cela n’a pas de sens d’envisager l’univers par rapport à lui. Au contraire, l’univers (ou l’”écosystème”) ne se comprend que comme un ensemble dont l’homme n’est qu’un élément parmi d’autres. Malheureusement, l’homme est devenu suffisamment puissant pour modifier par son action des parties non négligeables de cet “écosystème” que par ailleurs il ne comprend pas. Il convient donc de réfréner cette arrogance et de remettre l’homme à sa place. Désormais, l’homme doit faire passer l’”écosystème” avant lui-même. Les écologistes y veilleront.

C’est plus ou moins ça. Bref, nous faisons partie d’un système. Les doctrines collectivistes expliquent en général que l’individu fait partie d’un système lui-même composé des autres humains et qu’il doit s’y soumettre sous la supervision des théoriciens de la doctrine en question. Avec les écologistes, c’est l’être humain en général qui doit se soumettre à un système plus vaste que lui, toujours sous la supervision des théoriciens. Inutile de préciser que l’individu n’existe tout simplement plus. Tant que l’être humain est considéré comme vaguement exceptionnel par rapport au reste de l’univers, l’individu peut toujours en tirer une vague raison d’aspirer à la liberté ou à une certaine autonomie. Si l’être humain est considéré comme figurant au même rang que le le cafart ou la moule, l’individu humain n’existe tout simplement plus.

Les écologistes sont de ce point de vue-là parvenus à dépasser les communistes et les nazis. Dans leur verbiage pseudo-philosophique, l’anti-individualisme et l’anti-humanisme sont plus ou moins masqués par l’exaltation de l’”écosystème”. Chez les écologistes eux-mêmes, ces tendances se traduisent souvent par un désir exprimé d’assister à la destruction de l’humanité. Ce sont évidemment presque toujours des discoours d’adolescents attardés et abrutis par la répétition constante de poncifs écologistes dans les médias, mais c’est tout de même à cela que peut ressembler le discours convenu de nos jours en Occident.

Donc à quoi ressemble la politique écologiste ? Que peut-on en tirer d’utile ? Par exemple, on pourrait éventuellement supposer que l’écologie politique peut contribuer à la préservation de jolis paysages que nous ne voulons pas voir disparaître. Mais on se tromperait. Les écologistes détruisent des milliers de kilomètres carrés de paysage en les couvrant de turbines à vent par ailleurs chères et inutiles. Les politiques anti-pétrolières peuvent-elles nous servir à nous préparer à l’après-pétrole ? Non, nous nous y prépareront de toute façon si le pétrole se raréfie parce que cela augmentera son coût, et ce jour-là, c’est sur l’énergie nucléaire que l’on comptera, contrairement aux souhaits des écologistes. En général, les mesures préconisées par les écologistes ne servent à rien, sinon à préparer les individus à la grande soumission à laquelle les écologistes ont l’intention de les inviter.

Le raisonnement dont font usage les écologistes pour passer de leur philosophie d’hôpital psychiatrique à leur actuel catalogue de mesures consiste se fonde pour l’essentiel sur l’idée que les ressources sont limitées. Jusqu’à présent, l’homme a exploité les ressources terrestres sans retenue, mais aujourd’hui, cela n’est plus possible parce que cela entraînerait la destruction de l’humanité et parce que, de toute façon, ces ressources vont s’épuiser.

Par exemple, en ce qui concerne le pétrole, le raisonnement est très simple : un jour, il n’y aura plus de pétrole. On consomme du pétrole quand on produit. Il faut donc produire moins, et même de moins en moins, afin d’économiser le pétrole. C’est ce qu’on appelle la “décroissance”.

Le simple fait que la décroissance soit citées comme ayant une place dans les débats politiques contemporains est en soi un motif de consternation infinie.

Si on produit, même de moins en moins, on continue à consommer et le problème de l’épuisement des ressources n’est pas résolu. Il est simplement retardé, mais quel est l’intérêt de le retarder ? L’humanité n’a pas plus de chances de touver une solution au problème de l’épuisement des ressources si ce dernier survient plus tard. Il n’y a pas de solution, ni maintenant, ni plus tard.

La seule possibilité est de ne consommer aucune ressource qui ne soit pas “renouvelable”. Cela implique concrètement de vivre comme on vivait il y a quelques dizaines de millers d’années, et de ne pas être plus nombreux. Si c’est ce que nous devons faire de toute façon, il n’y a aucune raison de se presser. Mieux vaut continuer à épuiser les ressources, lesquelles, à plus ou moins long terme, ne nous serviront à rien puisque nous ne devrons pas les consommer de toute façon.

La seule difficulté, en dehors de la nécessité de se réhabituer à une espérance de vie inférieure à trente ans, sera de résister à la tentation de se mettre à nouveau à produire. Mais s’il n’y a plus de ressource, nous ne risquerons plus rien.

Cela dit, les théoriciens de la décroissance ne se contentent généralement pas d’envisager une décroissance spontanée due à l’absence de “ressources”. Il leur faut une décroissance dirigée, ce qui est beaucoup plus satisfaisant pour leur esprit. Après les plans quinquennaux d’augmentation de la production de charbon, nous allons donc avoir des plans quinquennaux (par exemple) de diminution de la production.

Cette histoire de “ressources” et de décroissance n’est pas seulement parfaitement grotesque, elle illustre surtout le fait que l’écologie est à l’économie ce que l’astrologie et à l’astronomie. L’économie consiste à tenir compte de la rareté et à comprendre comment les comportements humains en tiennent compte. On n’a pas attendu les verts pour s’apercevoir que certaines choses sont rares. Mais de la même façon que les astrologues consruisent des raisonnements absurdes basés sur l’alignement des planètes, c’est-à-dire sur des apparences trompeuses, les écologistes construisent les leurs sur de fausses évidences. Par exemple, l’idée qu’il existe des “ressources” que nous détruisons dans le processus de production.

Quand on produit, on ne détruit rien du tout, on transforme. La matière présente au début du processus est toujours là à la fin, à l’atome près. Elle est simplement réorganisée de façon à nous être plus utile. C’est pourquoi nous n’épuisons aucune “ressource”. Il n’y aura peut-être plus de pétrole à un moment donné, effectivement, mais nous utiliserons une autre source d’énergie, tout simplement. Et nous saurons très bien l’utiliser parce que nous aurons fait le nécessaire au fur et à mesure que le pétrole sera devenu plus rare, donc plus cher. A moins que nous ne mettions au point une source d’énergie plus intéressante avant que le pétrole ne s’épuise, auquel cas il ne s’épuisera peut-être jamais. Mais la doctrine écologiste est beaucoup trop simpliste pour prendre en considération des éléments tels que la capacité d’adaptation humaine.

Le fait que l’écologie soit devenue l’obsession qu’elle est aujourd’hui est le signe le plus sûr d’un déclin intellectuel profond en Occident. Ce que représente l’écologie, ce n’est absolument pas une meilleure prise en compte de l’environnement. Si l’homme avait attendu les écologistes pour s’occuper de son “environnement”, il n’y aurait eu ni croissance économique, ni augmentation de l’espérance de vie, ni rien de ce que l’on appelle généralement le progrès. Les humains ont construit des exploitations agricoles quand ils en ont eu besoin, puis des routes, des villes et toutes sortes d’édifices à chaque fois qu’ils ont voulu améliorer leur environnement. Ils n’ont aucunement besoin aujourd’hui de l’aide de ces charlatans pour se construire des parcs ou des lieux de villégiature agréables.

La montée en puissance de l’écologie est bien plutôt le signe d’un déclin de la raison. C’est une forme de superstition particulièrement idiote qui ne peut prendre racine que dans des esprits vides, et c’est ce vide-là qui devrait nous inquiéter.

La guerre est probable

14 April 2010

La longue histoire des processus de paix et des plans de paix entre Israéliens et Palestiniens pourrait suggérer à un observateur même assez peu informé qu’il existe des façons plus constructives de passer son temps que celle consistant à essayer de faire signer un traité de paix par ces deux belligérants. Or, il semblerait qu’Obama et ses conseillers n’aient pas abouti à cette conclusion. Une rumeur veut que l’administration Obama s’apprête à “imposer” la paix aux belligérants, ce qui signifie en réalité qu’ils obligeraient Israël à faire un certain nombre de concessions et que cela serait censé suffire pour que les positions des deux parties soient désormais compatibles et qu’un traité de paix soit signé. Ainsi prendrait fin un conflit commencé dans les années vingt.

La manie consistant pour les présidents américains, ainsi que pour d’autres dirigeants, à vouloir absolument se mesurer à cette épreuve diplomatique s’explique assez difficilement. Est généralement invoquée la volonté de stabiliser le monde arabo-musulman en général, le conflit israélo-arabe étant alors vu comme un facteur d’instabilité majeur. Cette explication souffre toutefois de ne s’appuyer que sur les propos d’un certain nombre de dirigeants ou de leaders d’opinion arabes, et encore, pas tous. Ben Laden n’a jamais spécialement insisté sur ce conflit. Quant aux dirigeants de pays voisins comme le roi de Jordanie, le fait qu’ils adoptent publiquement le discours convenu de soutien aux Palestiniens ne change rien au fait qu’ils comptent bien sur Israël pour maintenir l’ordre dans l’ensemble palestinien. L’apparition d’un Etat palestinien indépendant pourrait être un facteur d’instabilité régional. Le statu quo israélo-palestinien n’en est pas un.

La vraie explication à cette activisme pacificateur tient peut-être au fait que ce conflit a commencé et s’est poursuivi sous la surveillance constante de la “communauté internationale”. Le mandat britannique en Palestine, qui comportait la mise en place d’un “foyer national juif”, est l’une des premières manifestations de l’existence de cette “communauté”, au sens où l’on entend ce terme aujourd’hui. En 1947, c’est l’ONU qui en votant la résolution 181 a mis en place d’un point de vue juridique (c’est-à-dire théorique) deux Etats, l’un juif et l’autre arabe (ce sont les termes figurant dans la résolution). Par la suite, à chaque étape du conflit, la même “communauté internationale” est intervenue pour dicter aux parties, généralement avec leur consentement, les termes des cessez-le-feu et des éventuels accords intérimaires et traités de paix.

Le conflit israélo-arabe est par conséquent une sorte de test permanent pour la “communauté internationale”. Sa capacité à établir un ordre international quelconque est mise à l’épreuve dans cette zone depuis neuf décennies, et c’est peut-être ce qui explique en partie l’attention parfaitement disproportionnée accordée à ce conflit, qui n’est ni particulièrement meurtrier, ni particulièrement important d’un point de vue stratégique.

D’autres explications méritent également d’être mentionnées. L’attitude des pays occidentaux vis-à-vis d’Israël est un enjeu important pour eux parce qu’elle reflète dans une certaine mesure leur attitude vis-à-vis des juifs. Par rapport à l’avant-guerre, l’Europe est pratiquement dépourvue de juifs et les Européens savent parfaitement pour quelle raison il en est ainsi. Leur attitude vis-à-vis d’Israël obéit souvent à des motivations d’ordre sentimental plutôt que pratique, et la perte d’influence stratégique de l’Europe renforce ce phénomène. Moins l’Europe est puissante, plus sa politique étrangère se réduit à des attitudes et à des discours déconnectés des réalités et destinés aux opinions publiques locales.

L’attitude vis-à-vis d’Israël, cette fois du point de vue des démocraties libérales en général, reflète également l’attitude de ces pays vis-à-vis de la guerre. L’émergence du modèle démocratique libéral est allé de pair avec le développement d’une attitude ambigüe vis-à-vis de la guerre. L’idée même de guerre est aujourd’hui rejetée de façon pratiquement unanime dans des pays comme la France, bien que la guerre demeure une réalité lointaine. C’est ainsi que le ministre de la défense français refuse de considérer l’actuelle guerre d’Afghanistan comme une guerre. Les gouvernements démocratiques ont du mal à concevoir la guerre comme pouvant relever de leur fonction, et ils ont encore plus de mal à raisonner en termes stratégiques, c’est-à-dire en partant du principe qu’il faut défendre ses intérêts et vaincre ses ennemis. Or, Israël est tout autant une démocratie libérale que les Etats européens mais se trouve dans une position qui l’oblige à raisonner ainsi, et la guerre est pour Israël une réalité permanente et locale. Quand le gouvernement israélien entreprend de vaincre un ennemi par une opération militaire, les Européens n’envisagent que l’aspect diplomatique ou médiatique de l’opération en question et ne semblent même pas conscients de ses aspects les plus évidents, c’est-à-dire du fait qu’il s’agit avant toute autre chose de neutraliser un ennemi.

Tout cela se ramène cependant à une question centrale qui est celle de l’évolution de l’ordre international. Les Israéliens cherchent à consolider l’Etat-nation qu’ils ont difficilement construit et que la “communauté internationale” leur avait surtout officiellement permis de construire, sinon au lendemain de la Première guerre mondiale, du moins au lendemain de la seconde.

Or, depuis cette époque, la “communauté des nations” est devenue la “communauté internationale”. L’idée même d’Etat-nation, qui était censée servir de fondement au nouvel ordre international de 1919, est devenue moins populaire. Les élites politiques font apparemment moins confiance à ce modèle et passent beaucoup de temps à lui chercher des alternatives. C’est ainsi que se sont développés à la fois un communautarisme “infranational”, c’est-à-dire la prise en compte de “communautés” plus ou moins nationales et de plus en plus autonomes à l’intérieur des Etats, et le multilatéralisme, avec des structures interétatiques de plus en plus nombreuses et auxquelles on confie de plus en plus de tâches.

Tout cela contribue à la complexité du conflit israélo-arabe. La tendance au communautarisme rend probablement plus difficile la résolution du problème des réfugiés palestiniens. Si on considérait que les Etats où ils se trouvent sont des Etats nations qui doivent se comporter comme tels, on leur demanderait d’assimiler ces réfugiés et on n’admettrait pas aussi facilement qu’ils soient maintenus dans cette situation d’assistanat sans fin avec la perspective illusoire d’un retour dans un pays qu’ils n’ont pour la plupart jamais vu. Si l’Etat palestinien était censé être un Etat-nation, alors les réfugiés palestiniens qui ne se sont pas assimilés au pays où ils se trouvent s’y installeront et la question de leur “retour” en Israël ne se poserait pas. Le conflit israélo-arabe se réduirait à un problème de délimitation de frontières.

Mais le communautarisme peut également être supraétatique. L’”Ouma” musulmane, qui est censée se tenir aux côtés des Palestiniens, est peut-être une réalité, mais la mise en place d’un ordre international nouveau au lendemain de chacune des deux guerres mondiales était justement censé modifier la réalité. Les Etats mis en place dans le monde arabo-musulman ne sont pas censés obéir à des impératifs communautaires de type religieux. Si le Palistan ou la Malaisie estiment réellement que l’issue du conflit israélo-arabe les concerne, soit, mais les Etats occidentaux n’ont aucune raison valable d’en tenir compte. Vouloir résoudre le conflit israélo-arabe afin de stabiliser les zones tribales du Pakistan est le meilleur moyen de se compliquer la tâche inutilement.

Toute cette activité diplomatique qui n’aboutit à aucun résultat est révélatrice d’un problème plus profond que le conflit du Moyen Orient, et ce problème est celui de l’ordre international. Ce qui a progressivement émergé depuis le traité de Westphalie est un ordre international basé sur les Etats souverains. Chaque Etat détermine sa propre structure et son propre mode de fonctionnement comme il l’entend, et ne se mêle pas de l’organisation des autres Etats. Tel est le principe fondateur du droit international contemporain et de l’ordre international tel qu’il devrait en théorie être conçu aujourd’hui.

Malheureusement, ce principe de fonctionnement semble ne pas satisfaire tout le monde, ce qui est du reste normal car aucun principe de fonctionnement ne peut satisfaire tout le monde. Le système des Etats souverains est également imparfait. Certains Etats sont instables et n’arrivent pas à maintenir l’ordre sur leur territoire, ce qui peut entraîner des désordres dans les Etats voisins et rendre nécessaire des interventions extérieures. Il arrive que la population d’un Etat croisse de façon excessive et que cela donne lieu à une déstabilisation du pays ou de la région. Il arrive également que la géographie change. Une ressource minérale peut apparaître sur un territoire et donner lieu à des conflits. Et ainsi de suite. Il n’y a pas de “permanences” en politique.

C’est pour cette raison qu’il y a une “communauté internationale”, autrement dit des puissances dont la légitimité tient uniquement au fait qu’elles sont puissantes et qui s’attribuent parfois le droit d’intervenir pour maintenir la stabilité de l’ordre international. Or, même en supposant que ces puissances sont vertueuses et n’interviennent pas en réalité pour satisfaire des intérêts propres, leurs moyens sont limités et il leur faut passer des compromis. Les Occidentaux n’avaient pas les moyens ou la volonté d’imposer un ordre interétatique parfait dans l’ancienne Yougoslavie, donc ils ont construit le Kosovo semi-indépendant et l’ensemble plus ou moins informe qu’est aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine.

Le problème étant ainsi posé, quelles sont les perspectives ? On peut toujours essayer de faire de la “grande histoire” en décelant des tendances “lourdes” au cours du dernier siècle. C’est cependant assez risqué et les tendances les plus “lourdes” sont parfois invisibles pendant très longtemps. Même en connaissant bien les cent dernières années, les cinq prochaines demeurent complètement imprévisibles.

Ce que l’on peut cependant observer, c’est que les modèles d’organisation du système international n’évoluent pas en douceur. C’est plutôt à l’occasion de grandes guerres que les cartes sont redistribuées. Le traité de Westphalie n’aurait pas eu le même poids s’il n’avait pas mis fin à la Guerre de trente ans. Les signataires avaient pleinement conscience de ce que le traité était censé prévenir. Ce n’était pas un chiffon de papier.

Si un système international vieillit et devient inadapté, il y a des chances pour qu’il finisse par être remis en question, et qu’il le soit véritablement. Le système actuel, toujours basé sur la souveraineté des Etats mais complété par le système onusien, sera probablement remis en question un jour, et cette remise en question ne prendra sans doute pas la forme d’une simple demande de réforme des institutions internationales. Ce à quoi nous risquons d’assister sera probablement plus brutal. Il pourrait s’agir par exemple d’une course généralisée à l’armement nucléaire, scénario que rendrait plus probable une attitude passive vis-à-vis de l’Iran et des autres proliférateurs comme la Corée du Nord. Mais il peut se passer bien d’autres choses.

Tout cela peut arriver pendant que la “communauté internationale” perd son temps à essayer de résoudre un conflit mineur qui n’a en réalité besoin d’aucune résolution immédiate, le statu quo étant généralement beaucoup plus “viable” que les plans de paix qui sont régulièrement soumis. Mais le conflit israélo-arabe constitue également une démonstration en miniature des faiblesses du système international actuel. C’est peut-être ce que la “‘communauté internationale” a du mal à supporter.

La pacification ne s’arrête jamais

8 April 2010

Il se murmure à Washington que l’administration Obama s’apprêterait à “imposer une solution” au conflit israélo-palestinien. Comme toujours quand il est question d’imposer quelque chose dans ce contexte, il est entendu que c’est à Israël qu’il faudra l’imposer puisque c’est Israël qui empêche ce conflit de se terminer.

En général, quand on veut mettre au point un compromis entre deux parties antagonistes, il est recommandé de s’enquérir d’abord de ce que demande chacune des deux parties. Mais curieusement, la démarche des “processeurs de paix” occidentaux consiste à ne s’intéresser qu’aux demandes israéliennes et à chercher un moyen d’obliger Israël à y renoncer en partie.

Par exemple, après la guerre du Liban de 2006, les génies de la “commission Baker” (qui voulaient imposer une solution à Israël afin de régler leur problème irakien, apparemment) estimaient que les difficultés politiques d’Olmert étaient un atout parce qu’il n’aurait pas les moyens de refuser quoi que ce soit aux Etats-Unis.

Du reste, Olmert a effectivement proposé un compromis aux Palestiniens peu avant de quitter le pouvoir, et sa proposition était très proche de ce que souhaitent les promoteurs de la paix occidentaux. Malheureusement, Abbas n’a pas jugé les propositions d’Olmert suffisantes. Les pacificateurs occidentaux ont cependant expliqué son refus par la précarité de la position politique d’Olmert, Abbas craignant qu’une alternance politique en Israël ne remette en cause un éventuel traité de paix.

Lorsque le gouvernement Barak négociait à Taba en janvier 2001, peu avant que le gouvernement Sharon ne lui succède, sa position politique était encore plus précaire que celle d’Olmert mais les négociateurs palestiniens ne se privaient pas pour autant d’essayer d’obtenir le plus possible de concessions de sa part. A la fin, ce sont les négociateurs israéliens qui ont estimé qu’ils n’avaient plus la légitimité requise pour continuer les pourparlers. Mais les Palestiniens n’ont pas tout perdu puisque les “accords de Taba” de 2001 (qui n’ont jamais existé) sont régulièrement brandis par un pacificateur occidental cherchant à montrer que le compromis israélo-palestinien existe et qu’il n’y a plus qu’à le signer.

Donc on comprend mal pourquoi Abbas aurait refusé d’approuver le compromis que lui proposait Olmert, même si ce dernier lui paraissait politiquement menacé, si ce compromis lui paraissait par ailleurs satisfaisant. Un successeur d’Olmert aurait eu d’énormes difficultés à refuser d’appliquer un traité signé, même s’il ne l’avait pas signé lui-même.

Il faut donc croire que les propositions d’Olmert ne convenaient pas à Abbas, mais c’est évidemment ce que refusent d’admettre les pacificateurs occidentaux, et ce pour une raison extrêmement simple : si Abbas ou les autres dirigeants palestiniens ne veulent pas d’un tel compromis, alors il est impossible d’obtenir que soit signé un traité de paix selon les termes voulus par les pacificateurs occidentaux, parce que ces termes ne conviennent pas aux Palestiniens.

Mais se demander ce que veulent les Palestiniens ne fait pas partie de ce que les pacificateurs occidentaux sont disposés à faire. Leur problème est qu’ils veulent être “généreux” vis-à-vis des Palestiniens, “généreux” étant entendu ici dans son sens politique qui renvoie au fait de forcer quelqu’un à donner quelque chose à quelqu’un d’autre. Donc ils sont disposés à essayer de forcer Israël à leur donner des choses, mais s’ils demandent trop à Israël, ils n’obtiendront rien. S’ils demandent aux Palestiniens ce qu’ils veulent, les Palestiniens, s’ils répondent franchement, répondront qu’ils veulent Israël. Dès lors que les Occidentaux ne peuvent pas leur donner Israël, les Occidentaux sont considérés comme offrant à Israël un “soutien inconditionnel”.

Le plus simple serait peut-être de soutenir Israël de façon inconditionnelle. Concrètement, cela revient à ne rien faire parce qu’Israël n’a pas vraiment besoin d’un soutien quelconque. Il lui suffit d’entretenir des relations normales avec les pays occidentaux en matière de commerce et de coopération militaire. Ne pas mettre Israël sous embargo suffit largement à combler les besoins israéliens, donc il est inutile d’en faire plus. Quant aux Palestiniens, ils pourraient éventuellement essayer de se débrouiller seuls, éventuellement en jouissant d’un “soutien inconditionnel” semblable – dont ils jouissent déjà, en fait.

Bref, nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, l’idée d’une “solution imposée” est de retour. Ce qui est un peu dommage est que la période actuelle est plutôt calme – il y a relativement peu de tirs de roquettes, il n’y a pas d’attentats, l’économie de la Cisjordanie fonctionne correctement. Sans rentrer dans les détails, la situation a plutôt tendance à se normaliser et les territoires palestiniens pourraient se stabiliser progressivement. Les relations entre Israël et les Palestiniens peuvent évoluer vers une coexistence à peu près pacifique et finalement satisfaisante pour tout le monde sans qu’il y ait besoin de signer le moindre traité. Quand les problèmes politiques sont insolubles, comme c’est souvent le cas, on peut toujours les mettre de côté et rechercher une situation transitoire satisfaisante, laquelle peut se prolonger indéfiniment sans que cela ne pose de problème quelconque. C’est ce qui se passe à Chypre.

Si l’administration Obama essaye d’”imposer la paix”, le plus probable est qu’elle obtiendra la guerre parce qu’elle poussera les Palestiniens à essayer d’obtenir plus par la confrontation. C’est ce qui s’est passé dans les années quatre-vingt dix et c’est ce qui se passera à nouveau.

Mais cela ne pose pas vraiment de problème puisque Obama a déjà son prix Nobel.