Pourquoi nous détestons Israël

2 June 2010
Les politiciens européens ont apparemment décidé de façon à peu près unanime de condamner Israël pour des raisons apparemment assez indépendantes des faits.
Ce qui s’est passé sur le Marmara ne les obligeait absolument pas à réagir comme ils l’ont fait. Les opinions publiques internes ne les mettaient pas plus sous pression. En France, tout le monde s’en fout et c’est probablement la même chose dans le reste du continent, à l’exception des populations musulmanes, probablement, mais elles sont encore assez fortement minoritaires.
Pourtant, les politiciens européens se sont précipités comme si chacun craignait d’être le dernier à condamner Israël. Comme Lellouche hier à l’Assemblée qui se sentait manifestement obligé de répéter “je condamne, la France condamne, la France exige” un certain nombre de fois.
Donc que se passe-t-il exactement ? Est-ce qu’ils avalent simplement les compte-rendus de France Inter ou du Monde ? Ce n’est pourtant pas très difficile de se renseigner un peu plus, et c’est surtout facile d’attendre un peu et de réserver son jugement jusqu’à ce que des informations plus complètes soient disponibles. De plus, c’est loin d’être la première fois qu’une “atrocité israélienne” est rapportée et les précédentes se sont toujours révélées fausses (al-Dura, les deux Qana, Jenine et beaucoup d’autres).
Est-ce qu’ils subissent une sorte de pression ? Plus ou moins, mais je ne vois rien d’autre qu’une pression qu’ils se mettent mutuellement les uns aux autres. Il est exact que les médias poussent dans ce sens, ainsi qu’un certain nombre de gentilles ONG, et il est également exact que le parti “pro-israélien” est squatté par des timides (Finkielkraut, le CRIF) ou des gens aux motivations plus que douteuses, mais tous ces aspects de la situation se nourrissent également entre eux et n’expliquent finalement pas grand-chose.
Donc on peut imaginer des explications très générales comme la peur des arabes et des musulmans (qui deviennent plus puissants à l’intérieur comme à l’extérieur), le masochisme historique des Occidentaux qui détestent l’Occident ou une sorte d’antisémitisme plus ou moins refoulé. Pour ma part, j’ai l’impression qu’on a affaire à un réflexe de négation du danger. Les Israéliens sont plus ou moins les seuls parmi nous à faire usage de la violence face à un danger commun, ce qui est logique puisqu’ils y sont les plus directement exposés, mais cela nous déplait profondément parce que cela nous oblige à contempler le danger en question, donc nous avons tendance à souhaiter qu’ils arrêtent de combattre comme si cela allait faire disparaître le danger.
Les gens qui ont ce genre de réflexe se rallient assez facilement à ceux qui souhaitent très consciemment faire du tort à Israël et à l’Occident en général. Ce faisant, ils abandonnent Israël, mais ils se privent également de la possibilité de défendre l’Occident, à commencer par leur propre pays. Concrètement, si nous nous interdisons les moyens d’actions dont Israël fait usage aujourd’hui, nous seront désarmés lorsqu’il nous faudra faire face à des dangers analogues.
Pour cette raison, le conflit israélo-arabe, bien qu’ils ne nous concerne pas directement, joue un rôle stratégique dans nos débats internes. Prendre la défense de la politique israélienne revient concrètement à faire savoir que nous sommes prêts à agir de la même façon si cela devient nécessaire, ce qui pourrait être un jour le cas sur le territoire national et l’est déjà en grande partie en Afghanistan.
S’il en est ainsi, les choses deviennent un peu plus claires. Un journaliste ou un politicien français qui s’empresse de condamner Israël fait implicitement mais clairement savoir qu’il ne se considère pas comme faisant face à un danger analogue à celui auquel Israël est confronté. Du reste, ce politicien ou ce journaliste affirme généralement qu’Israël ne fait face à aucun danger particulier, ou éventuellement à un danger limité que les dirigeants israéliens exagèrent ou amplifient du fait de leurs propres actes, volontairement ou non.
Pour les militants anti-israéliens, arabes ou non, obliger les élites européennes à nier le danger que représente l’islamisme est une grande victoire. C’est la garantie qu’ils seront très embarrassés s’il leur faut un jour mobiliser leurs citoyens contre cette menace.
L’hostilité vis-à-vis d’Israël s’ajoute donc à d’autres affirmations dont la répétition depuis une dizaine d’années peut finir par intriguer : le soutien au terrorisme n’est le fait que d’une infime minorité de musulmans ; al-Qaida n’est pas lié aux Palestiniens mais les causes du terrorisme d’al-Qaida sont en partie les mêmes que celles du terrorisme palestinien ; Saddam Hussein n’a jamais été lié au terrorisme bien qu’il ait soutenu des terroristes palestiniens ; et ainsi de suite.
La politique française vis-à-vis de la meance islamo-arabe est beaucoup plus fondée sur des déclarations de principe de ce type que sur une analyse de la réalité et des moyens d’en tenir compte.

Plouf

31 May 2010

Ce qui va se passer maintenant est assez prévisible : les Israéliens seront “condamnés” par tout le monde pour avoir descendu une quinzaine d’”activistes” sur ce bateau turc. Le fait qu’on compte six blessés parmi les commandos israéliens ne sera pas pris en considération, même si ce sont des gens qui ne sont pas facilement blessés face à des civils désarmés et pacifiques.

De toute façon, ça ne marche pas de cette façon. Il ne s’agit pas de savoir si les Israéliens ont fait ou n’ont pas fait quelques chose de répréhensible. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles les Occidentaux peuvent condamner Israël en simulant la bonne foi. Par exemple, Kouchner a déjà condamné Israël pour l’incident de cette nuit. Kouchner sait que sa condamnation est un peu rapide. Les gens qui ont provoqué l’incident savent qu’il le sait. Ce qui les intéresse, c’est de voir les dirigeants occidentaux leur obéir sans qu’ils aient à leur dire quoi que ce soit. Les dirigeants occidentaux trouvent qu’ils minimiseront les ennuis en condamnant Israël et en ne disant pas un mot sur ceux qui seraient éventuellement les véritables responsables de l’incident.

Aucun Occidental vaguement attentif ne peut ignorer les éléments suivants :

- Israël n’est pas seul à maintenir fermée la frontière de Gaza. L’Egypte en contrôle une partie.

- Israël laisse passer tout ce qui n’est pas utilisable à des fins militaires, et personne ne souffre de la disette à Gaza.

- Israël a proposé aux organisateurs de cette “flotille” de prendre en charge les marchandises à partir d’Ashdod, de les inspecter et de les acheminer aux frais de l’État.

Les organisateurs ne voulaient rien d’autre qu’une confrontation, si possible avec des morts, ce qu’ils ont obtenu en agressant les forces de l’ordre israéliennes. Les dirigeants occidentaux ont alors su qu’ils devaient condamner Israël, malgré les éléments cités plus haut, qu’ils n’ignorent absolument pas.

Cela s’explique par le fait que les dirigeants occidentaux ont peur des Palestiniens et, par conséquent, leur donnent de l’argent et leur obéissent.

D’autres gens vont expliquer que c’est pour Israël une défaite médiatique, sous-entendant par là que les Israéliens sont des brutes épaisses dépourvues de cerveaux et qui par conséquent sont incapables de comprendre l’importance de la com et de l’image dans le monde actuel.

Cela dit, il y a une chose que ces gens ne comprennent pas très bien : la com, ce n’est pas destiné qu’aux opinions publiques lointaines et non impliquées. Ca peut aussi marcher sur les militants. Or, ces derniers savent maintenant qu’aller faire les marioles aux alentours de Gaza peut être dangereux. Donc à l’avenir, on trouvera probablement dans ces groupes une plus faible proportion d’Européens réticents à la prise de risque. Les députés européens vont peut-être éviter ce genre de choses à l’avenir. Et si les “convois humanitaires” du genre de celui-là se trouvent entièrement composés de shahids potentiels, tant mieux. Ils auront probablement moins bonne presse d’entrée de jeu et cela posera moins de problèmes de les neutraliser.

JBollocks

6 May 2010

Une organisation du nom de “JCall” a lancé une pétition. L’objet de cette pétition est le suivant : sont invités à la signer les juifs européens et il s’agit apparemment de demander à l’Union européenne de faire pression sur Israël afin de faire en sorte que la paix avec les Palestiniens soit conclue, ce qui est d’après les auteurs de la pétition conforme à l’intérêt d’Israël, tandis que le “soutien inconditionnel” ne l’est pas.

Ils ne vont pas jusqu’à dire de façon explicite que l’Union européenne ou le parlement européen soutiennent Israël inconditionnellement, mais c’est tout de même ce que la pétition dit de façon implicite.

Il est assez décevant de trouver Finkielkraut parmi les signataires. Il a déjà été mieux inspiré. Les autres signataires sont généralement des imbéciles, qu’il s’agisse de BHL ou de Brauman, donc mis à part la présence de Finkielkraut, on est en présence d’un groupe de juifs honteux qui cherchent à se faire pardonner d’être ce qu’ils sont. Brauman avait déjà signé une pétition du même genre vers 2000, avec des gens comme Halimi ou Morin, et dont le contenu pouvait en gros se résumer ainsi : ” nous, on n’est pas avec eux”.

“Eux”, c’est Israël. Israël est en guerre plus ou moins permanente avec ses voisins arabes depuis toujours, et un certain nombre de gens en Europe soutiennent les Arabes pour des raisons variables : soit ils sont très à gauche et sont par conséquent contre Israël, soit ils sont arabes, soit ils sont antisémites, soit ils font confiance au JT, etc. Ces gens peuvent avoir tendance à voir d’un mauvais oeil les juifs parce que les juifs se sentent souvent proches d’Israël.

Cela est un fait, mais ce fait est souvent traité comme s’il s’agissait d’une opinion. On expliquera qu’il n’y a pas de raison que les juifs se sentent proches d’Israël, qu’un tel sentiment s’identifie à une forme plus ou moins atténuée de trahison vis-à-vis de la France (ou du pays concerné), ou que c’est du communautarisme. En réalité, c’est simplement un fait brut. Beaucoup de juifs se sentent proches de l’État juif parce qu’ils savent que beaucoup de ses habitants ont une expérience proche de la leur et qu’ils peuvent les rejoindre quand ils le souhaitent. C’est ainsi. On peut leur en faire le reproche autant qu’on le voudra, ça n’y changera strictement rien.

Il y a aussi des gens qui écrivent des livres pour “dénoncer” cette réalité en l’expliquant par une sorte de complot israélien. C’est le cas d’un bouquin manifestement nul dont le titre était plus ou moins “le hold-up sur la communauté juive” ou quelque chose comme ça, et qui expliquait que les juifs français étaient victimes de la propagande sioniste qui leur faisait croire tout un tas de choses afin qu’ils soutiennent Israël et finissent si possible par s’y installer.

Mais tout ça a très peu d’importance parce que la réalité est ce qu’elle est, et la réalité est que les juifs se sentent généralement proches d’Israël. Et parmi ceux dont ce n’est pas le cas, beaucoup se sentent très concernés par ce qui s’y passe. C’est le cas de gens comme Brauman, Halimi ou Morin qui passent une partie notable de leur temps à dire du mal d’Israël, et dans la mesure du possible à lui en faire. Mais ces gens ne verront pas leur propre comportement comme manifestant un quelconque “communautarisme”, bien qu’ils soient capables de signer des pétitions plus ou moins réservées aux juifs, comme celle de “JCall” ou celle de 2000.

Les initiatives de ce type visent principalement pour leurs auteurs à se distinguer. Ils font cela de deux façons.

- Ils se distinguent des autres juifs en se désolidarisant d’eux. Ils estiment par conséquent avoir moins de chances d’être attaqués, non pas tant physiquement qu’intellectuellement. Ils disent qu’ils se désolidarisent d’Israël, mais ils se désolidarisent surtout de tous les juifs européens qui soutiennent Israël. Les personnalités comme Morin ou Halimi supportent sans doute assez mal d’être considérés comme méchants par leurs amis de gauche, donc ils prennent les devants.

- Ils se distinguent d’une façon plus positive en accroissant leur propre valeur. Comme la plupart des juifs soutiennent Israël, un juif qui s’y oppose a une valeur particulière aux yeux des organisations anti-israéliennes. Il sera par conséquent invité plus ou moins fréquemment à parler publiquement et on le qualifiera généralement de “courageux”.

Voilà donc ce qu’ont en tête la plupart des signataires de cette pétition. Ce n’est pas la peine d’être télépathe pour s’en rendre compte. Ils sont assez transparents.

Quant au contenu de cette pétition, il est de la même insondable idiotie que celui des centaines de pétitions du même genre qui ont été distribuées depuis la création d’Israël. Il s’agit de demander aux lecteurs d’être contre Israël. Les raisons invoquées sont assez secondaires puisque la finalité du texte est de distinguer ses signataires et pas de convaincre qui que ce soit. Il y a cependant des différences de degrés entre les différentes pétitions anti-israéliennes.

Celle de “JCall” est de ce point de vue plutôt modérée puisqu’elle est censée viser à défendre les intérêts d’Israël, mais attention : ses “véritables” intérêts.

Les intérêts “apparents” d’Israël consistent essentiellement à protéger la population israélienne et à éviter de la mettre en danger en plaçant l’ennemi dans une position avantageuse sans garanties de sécurité sérieuses.

Mais les intérêts “véritables” d’Israël consistent à faire aux Arabes des concessions très importantes sans contrepartie particulière.

Les signataires de la pétition de “JCall” savent parfaitement distinguer les intérêts véritables et apparents d’Israël, contrairement aux Israéliens. Ces derniers sont peut-être idiots, à moins qu’ils n’aient pas envie de défendre leurs propres intérêts. En tout cas, quelque chose les empêche de voir ce que les “JCallers” voient parfaitement concernant les intérêts à long terme d’Israël. Peut-être le fait de vivre sur place, de connaître la région, d’être chaque jour confronté à l’adversaire, à moins que ce ne soit la connaissance approfondie de l’histoire d’Israël et des précédentes tentatives de règlement du conflit depuis 1917. Tout cela peut brouiller la vue, tandis que le fait d’avoir lu Ilan Pappé et de faire des tirades sur les frères ennemis Israël et Ismaël procure une clarté d’esprit sans laquelle on ne comprend apparemment rien.

En attendant, ces signataires sont suffisamment sûrs d’avoir raison là où les Israéliens ont tort pour estimer que cela n’a pas grand intérêt d’essayer de convaincre ces derniers, qui de toute façon ne comprennent rien à rien. Mieux vaut les forcer à faire ce qui est bon, et c’est pour cette raison que la pétition demande que des pressions soient exercées sur Israël. Lesquelles exactement ? La pétition ne le précise pas. Pourquoi seulement sur Israël et pas sur les Arabes ? Parce que les signataires estiment probablement qu’en tant que juifs, ils peuvent prendre la responsabilité de demander qu’on nuise à d’autres juifs. On sent que Morin et Halimi souffrent au plus profond de leur chair quand ils demandent une telle chose. Comment ne pas sympathiser avec des gens aussi désintéressés et disposés à un aussi grand sacrifice personnel ?  Comment ne pas s’incliner devant tant de noblesse ?

Mais il est un peu trop facile d’ironiser sur ce sujet. Cette pétition n’a strictement rien d’original ni de nouveau, et ce qui est ici remarquable est plutôt qu’on en ait fait un événement en dépit de sa profonde banalité et du manque d’intérêt de son contenu. Le métier d’intellectuel est devenu aussi routinier que celui de postier ou d’artiste et ce que produit cette profession est désormais dépourvu du moindre intérêt. La pétition de “JCall” est une illustration parmi beaucoup d’autres de cette évolution.

L’épuisement des cerveaux

15 April 2010

Comment a-t-on fait pour passer en quelques décennies du désir d’éviter d’enlaidir nos paysages en y déposant des déchets ou en y construisant des bâtiments très laids au fléau totalitaire qu’on appelle aujourd’hui l’écologie ?

Si l’on s’en tient à l’aspect strictement idéologique du phénomène, on a assisté à la formation d’une idéologie. Des préoccupations distinctes qui avaient en commun le fait de tendre vers une certaine préservation des paysages naturels se sont agrégées pour former une doctrine globalisante qui se prétend universelle.

On trouve sur le site de Greenpeace des textes qui exposent les fondements philosophiques de l’écologie. Pour résumer, la “philosophie” écologiste considère l’homme comme une pièce d’un ensemble plus vaste, l’”écosystème”, et le but de la doctrine écologiste est de protéger l’écosystème. On a donc affaire à ce qui est peut-être la seule doctrine politique à se présenter elle-même comme non humaniste, en dehors des doctrines théocratiques.

De fait, les points communs entre écologie et islamisme ne se limitent pas au choix de la couleur verte. Dans les deux cas, l’homme est secondaire. Alors que même les marxistes et les nazis accordent la primauté à la volonté de l’homme, ou du moins de certains hommes, les écologistes – et les islamistes – souhaitent tout simplement que l’homme soit soumis. A un dieu dans un pour les islamistes, à la nature pour les écologistes.

Pour les écologistes, c’est l’”écosystème” qui doit primer. Leur raisonnement est plus ou moins le suivant, pour autant qu’on puisse décrire leurs délires comme étant basés sur une quelconque pensée logique : l’homme ne peut exister physiquement que dans son environnement, donc cela n’a pas de sens d’envisager l’univers par rapport à lui. Au contraire, l’univers (ou l’”écosystème”) ne se comprend que comme un ensemble dont l’homme n’est qu’un élément parmi d’autres. Malheureusement, l’homme est devenu suffisamment puissant pour modifier par son action des parties non négligeables de cet “écosystème” que par ailleurs il ne comprend pas. Il convient donc de réfréner cette arrogance et de remettre l’homme à sa place. Désormais, l’homme doit faire passer l’”écosystème” avant lui-même. Les écologistes y veilleront.

C’est plus ou moins ça. Bref, nous faisons partie d’un système. Les doctrines collectivistes expliquent en général que l’individu fait partie d’un système lui-même composé des autres humains et qu’il doit s’y soumettre sous la supervision des théoriciens de la doctrine en question. Avec les écologistes, c’est l’être humain en général qui doit se soumettre à un système plus vaste que lui, toujours sous la supervision des théoriciens. Inutile de préciser que l’individu n’existe tout simplement plus. Tant que l’être humain est considéré comme vaguement exceptionnel par rapport au reste de l’univers, l’individu peut toujours en tirer une vague raison d’aspirer à la liberté ou à une certaine autonomie. Si l’être humain est considéré comme figurant au même rang que le le cafart ou la moule, l’individu humain n’existe tout simplement plus.

Les écologistes sont de ce point de vue-là parvenus à dépasser les communistes et les nazis. Dans leur verbiage pseudo-philosophique, l’anti-individualisme et l’anti-humanisme sont plus ou moins masqués par l’exaltation de l’”écosystème”. Chez les écologistes eux-mêmes, ces tendances se traduisent souvent par un désir exprimé d’assister à la destruction de l’humanité. Ce sont évidemment presque toujours des discoours d’adolescents attardés et abrutis par la répétition constante de poncifs écologistes dans les médias, mais c’est tout de même à cela que peut ressembler le discours convenu de nos jours en Occident.

Donc à quoi ressemble la politique écologiste ? Que peut-on en tirer d’utile ? Par exemple, on pourrait éventuellement supposer que l’écologie politique peut contribuer à la préservation de jolis paysages que nous ne voulons pas voir disparaître. Mais on se tromperait. Les écologistes détruisent des milliers de kilomètres carrés de paysage en les couvrant de turbines à vent par ailleurs chères et inutiles. Les politiques anti-pétrolières peuvent-elles nous servir à nous préparer à l’après-pétrole ? Non, nous nous y prépareront de toute façon si le pétrole se raréfie parce que cela augmentera son coût, et ce jour-là, c’est sur l’énergie nucléaire que l’on comptera, contrairement aux souhaits des écologistes. En général, les mesures préconisées par les écologistes ne servent à rien, sinon à préparer les individus à la grande soumission à laquelle les écologistes ont l’intention de les inviter.

Le raisonnement dont font usage les écologistes pour passer de leur philosophie d’hôpital psychiatrique à leur actuel catalogue de mesures consiste se fonde pour l’essentiel sur l’idée que les ressources sont limitées. Jusqu’à présent, l’homme a exploité les ressources terrestres sans retenue, mais aujourd’hui, cela n’est plus possible parce que cela entraînerait la destruction de l’humanité et parce que, de toute façon, ces ressources vont s’épuiser.

Par exemple, en ce qui concerne le pétrole, le raisonnement est très simple : un jour, il n’y aura plus de pétrole. On consomme du pétrole quand on produit. Il faut donc produire moins, et même de moins en moins, afin d’économiser le pétrole. C’est ce qu’on appelle la “décroissance”.

Le simple fait que la décroissance soit citées comme ayant une place dans les débats politiques contemporains est en soi un motif de consternation infinie.

Si on produit, même de moins en moins, on continue à consommer et le problème de l’épuisement des ressources n’est pas résolu. Il est simplement retardé, mais quel est l’intérêt de le retarder ? L’humanité n’a pas plus de chances de touver une solution au problème de l’épuisement des ressources si ce dernier survient plus tard. Il n’y a pas de solution, ni maintenant, ni plus tard.

La seule possibilité est de ne consommer aucune ressource qui ne soit pas “renouvelable”. Cela implique concrètement de vivre comme on vivait il y a quelques dizaines de millers d’années, et de ne pas être plus nombreux. Si c’est ce que nous devons faire de toute façon, il n’y a aucune raison de se presser. Mieux vaut continuer à épuiser les ressources, lesquelles, à plus ou moins long terme, ne nous serviront à rien puisque nous ne devrons pas les consommer de toute façon.

La seule difficulté, en dehors de la nécessité de se réhabituer à une espérance de vie inférieure à trente ans, sera de résister à la tentation de se mettre à nouveau à produire. Mais s’il n’y a plus de ressource, nous ne risquerons plus rien.

Cela dit, les théoriciens de la décroissance ne se contentent généralement pas d’envisager une décroissance spontanée due à l’absence de “ressources”. Il leur faut une décroissance dirigée, ce qui est beaucoup plus satisfaisant pour leur esprit. Après les plans quinquennaux d’augmentation de la production de charbon, nous allons donc avoir des plans quinquennaux (par exemple) de diminution de la production.

Cette histoire de “ressources” et de décroissance n’est pas seulement parfaitement grotesque, elle illustre surtout le fait que l’écologie est à l’économie ce que l’astrologie et à l’astronomie. L’économie consiste à tenir compte de la rareté et à comprendre comment les comportements humains en tiennent compte. On n’a pas attendu les verts pour s’apercevoir que certaines choses sont rares. Mais de la même façon que les astrologues consruisent des raisonnements absurdes basés sur l’alignement des planètes, c’est-à-dire sur des apparences trompeuses, les écologistes construisent les leurs sur de fausses évidences. Par exemple, l’idée qu’il existe des “ressources” que nous détruisons dans le processus de production.

Quand on produit, on ne détruit rien du tout, on transforme. La matière présente au début du processus est toujours là à la fin, à l’atome près. Elle est simplement réorganisée de façon à nous être plus utile. C’est pourquoi nous n’épuisons aucune “ressource”. Il n’y aura peut-être plus de pétrole à un moment donné, effectivement, mais nous utiliserons une autre source d’énergie, tout simplement. Et nous saurons très bien l’utiliser parce que nous aurons fait le nécessaire au fur et à mesure que le pétrole sera devenu plus rare, donc plus cher. A moins que nous ne mettions au point une source d’énergie plus intéressante avant que le pétrole ne s’épuise, auquel cas il ne s’épuisera peut-être jamais. Mais la doctrine écologiste est beaucoup trop simpliste pour prendre en considération des éléments tels que la capacité d’adaptation humaine.

Le fait que l’écologie soit devenue l’obsession qu’elle est aujourd’hui est le signe le plus sûr d’un déclin intellectuel profond en Occident. Ce que représente l’écologie, ce n’est absolument pas une meilleure prise en compte de l’environnement. Si l’homme avait attendu les écologistes pour s’occuper de son “environnement”, il n’y aurait eu ni croissance économique, ni augmentation de l’espérance de vie, ni rien de ce que l’on appelle généralement le progrès. Les humains ont construit des exploitations agricoles quand ils en ont eu besoin, puis des routes, des villes et toutes sortes d’édifices à chaque fois qu’ils ont voulu améliorer leur environnement. Ils n’ont aucunement besoin aujourd’hui de l’aide de ces charlatans pour se construire des parcs ou des lieux de villégiature agréables.

La montée en puissance de l’écologie est bien plutôt le signe d’un déclin de la raison. C’est une forme de superstition particulièrement idiote qui ne peut prendre racine que dans des esprits vides, et c’est ce vide-là qui devrait nous inquiéter.

La guerre est probable

14 April 2010

La longue histoire des processus de paix et des plans de paix entre Israéliens et Palestiniens pourrait suggérer à un observateur même assez peu informé qu’il existe des façons plus constructives de passer son temps que celle consistant à essayer de faire signer un traité de paix par ces deux belligérants. Or, il semblerait qu’Obama et ses conseillers n’aient pas abouti à cette conclusion. Une rumeur veut que l’administration Obama s’apprête à “imposer” la paix aux belligérants, ce qui signifie en réalité qu’ils obligeraient Israël à faire un certain nombre de concessions et que cela serait censé suffire pour que les positions des deux parties soient désormais compatibles et qu’un traité de paix soit signé. Ainsi prendrait fin un conflit commencé dans les années vingt.

La manie consistant pour les présidents américains, ainsi que pour d’autres dirigeants, à vouloir absolument se mesurer à cette épreuve diplomatique s’explique assez difficilement. Est généralement invoquée la volonté de stabiliser le monde arabo-musulman en général, le conflit israélo-arabe étant alors vu comme un facteur d’instabilité majeur. Cette explication souffre toutefois de ne s’appuyer que sur les propos d’un certain nombre de dirigeants ou de leaders d’opinion arabes, et encore, pas tous. Ben Laden n’a jamais spécialement insisté sur ce conflit. Quant aux dirigeants de pays voisins comme le roi de Jordanie, le fait qu’ils adoptent publiquement le discours convenu de soutien aux Palestiniens ne change rien au fait qu’ils comptent bien sur Israël pour maintenir l’ordre dans l’ensemble palestinien. L’apparition d’un Etat palestinien indépendant pourrait être un facteur d’instabilité régional. Le statu quo israélo-palestinien n’en est pas un.

La vraie explication à cette activisme pacificateur tient peut-être au fait que ce conflit a commencé et s’est poursuivi sous la surveillance constante de la “communauté internationale”. Le mandat britannique en Palestine, qui comportait la mise en place d’un “foyer national juif”, est l’une des premières manifestations de l’existence de cette “communauté”, au sens où l’on entend ce terme aujourd’hui. En 1947, c’est l’ONU qui en votant la résolution 181 a mis en place d’un point de vue juridique (c’est-à-dire théorique) deux Etats, l’un juif et l’autre arabe (ce sont les termes figurant dans la résolution). Par la suite, à chaque étape du conflit, la même “communauté internationale” est intervenue pour dicter aux parties, généralement avec leur consentement, les termes des cessez-le-feu et des éventuels accords intérimaires et traités de paix.

Le conflit israélo-arabe est par conséquent une sorte de test permanent pour la “communauté internationale”. Sa capacité à établir un ordre international quelconque est mise à l’épreuve dans cette zone depuis neuf décennies, et c’est peut-être ce qui explique en partie l’attention parfaitement disproportionnée accordée à ce conflit, qui n’est ni particulièrement meurtrier, ni particulièrement important d’un point de vue stratégique.

D’autres explications méritent également d’être mentionnées. L’attitude des pays occidentaux vis-à-vis d’Israël est un enjeu important pour eux parce qu’elle reflète dans une certaine mesure leur attitude vis-à-vis des juifs. Par rapport à l’avant-guerre, l’Europe est pratiquement dépourvue de juifs et les Européens savent parfaitement pour quelle raison il en est ainsi. Leur attitude vis-à-vis d’Israël obéit souvent à des motivations d’ordre sentimental plutôt que pratique, et la perte d’influence stratégique de l’Europe renforce ce phénomène. Moins l’Europe est puissante, plus sa politique étrangère se réduit à des attitudes et à des discours déconnectés des réalités et destinés aux opinions publiques locales.

L’attitude vis-à-vis d’Israël, cette fois du point de vue des démocraties libérales en général, reflète également l’attitude de ces pays vis-à-vis de la guerre. L’émergence du modèle démocratique libéral est allé de pair avec le développement d’une attitude ambigüe vis-à-vis de la guerre. L’idée même de guerre est aujourd’hui rejetée de façon pratiquement unanime dans des pays comme la France, bien que la guerre demeure une réalité lointaine. C’est ainsi que le ministre de la défense français refuse de considérer l’actuelle guerre d’Afghanistan comme une guerre. Les gouvernements démocratiques ont du mal à concevoir la guerre comme pouvant relever de leur fonction, et ils ont encore plus de mal à raisonner en termes stratégiques, c’est-à-dire en partant du principe qu’il faut défendre ses intérêts et vaincre ses ennemis. Or, Israël est tout autant une démocratie libérale que les Etats européens mais se trouve dans une position qui l’oblige à raisonner ainsi, et la guerre est pour Israël une réalité permanente et locale. Quand le gouvernement israélien entreprend de vaincre un ennemi par une opération militaire, les Européens n’envisagent que l’aspect diplomatique ou médiatique de l’opération en question et ne semblent même pas conscients de ses aspects les plus évidents, c’est-à-dire du fait qu’il s’agit avant toute autre chose de neutraliser un ennemi.

Tout cela se ramène cependant à une question centrale qui est celle de l’évolution de l’ordre international. Les Israéliens cherchent à consolider l’Etat-nation qu’ils ont difficilement construit et que la “communauté internationale” leur avait surtout officiellement permis de construire, sinon au lendemain de la Première guerre mondiale, du moins au lendemain de la seconde.

Or, depuis cette époque, la “communauté des nations” est devenue la “communauté internationale”. L’idée même d’Etat-nation, qui était censée servir de fondement au nouvel ordre international de 1919, est devenue moins populaire. Les élites politiques font apparemment moins confiance à ce modèle et passent beaucoup de temps à lui chercher des alternatives. C’est ainsi que se sont développés à la fois un communautarisme “infranational”, c’est-à-dire la prise en compte de “communautés” plus ou moins nationales et de plus en plus autonomes à l’intérieur des Etats, et le multilatéralisme, avec des structures interétatiques de plus en plus nombreuses et auxquelles on confie de plus en plus de tâches.

Tout cela contribue à la complexité du conflit israélo-arabe. La tendance au communautarisme rend probablement plus difficile la résolution du problème des réfugiés palestiniens. Si on considérait que les Etats où ils se trouvent sont des Etats nations qui doivent se comporter comme tels, on leur demanderait d’assimiler ces réfugiés et on n’admettrait pas aussi facilement qu’ils soient maintenus dans cette situation d’assistanat sans fin avec la perspective illusoire d’un retour dans un pays qu’ils n’ont pour la plupart jamais vu. Si l’Etat palestinien était censé être un Etat-nation, alors les réfugiés palestiniens qui ne se sont pas assimilés au pays où ils se trouvent s’y installeront et la question de leur “retour” en Israël ne se poserait pas. Le conflit israélo-arabe se réduirait à un problème de délimitation de frontières.

Mais le communautarisme peut également être supraétatique. L’”Ouma” musulmane, qui est censée se tenir aux côtés des Palestiniens, est peut-être une réalité, mais la mise en place d’un ordre international nouveau au lendemain de chacune des deux guerres mondiales était justement censé modifier la réalité. Les Etats mis en place dans le monde arabo-musulman ne sont pas censés obéir à des impératifs communautaires de type religieux. Si le Palistan ou la Malaisie estiment réellement que l’issue du conflit israélo-arabe les concerne, soit, mais les Etats occidentaux n’ont aucune raison valable d’en tenir compte. Vouloir résoudre le conflit israélo-arabe afin de stabiliser les zones tribales du Pakistan est le meilleur moyen de se compliquer la tâche inutilement.

Toute cette activité diplomatique qui n’aboutit à aucun résultat est révélatrice d’un problème plus profond que le conflit du Moyen Orient, et ce problème est celui de l’ordre international. Ce qui a progressivement émergé depuis le traité de Westphalie est un ordre international basé sur les Etats souverains. Chaque Etat détermine sa propre structure et son propre mode de fonctionnement comme il l’entend, et ne se mêle pas de l’organisation des autres Etats. Tel est le principe fondateur du droit international contemporain et de l’ordre international tel qu’il devrait en théorie être conçu aujourd’hui.

Malheureusement, ce principe de fonctionnement semble ne pas satisfaire tout le monde, ce qui est du reste normal car aucun principe de fonctionnement ne peut satisfaire tout le monde. Le système des Etats souverains est également imparfait. Certains Etats sont instables et n’arrivent pas à maintenir l’ordre sur leur territoire, ce qui peut entraîner des désordres dans les Etats voisins et rendre nécessaire des interventions extérieures. Il arrive que la population d’un Etat croisse de façon excessive et que cela donne lieu à une déstabilisation du pays ou de la région. Il arrive également que la géographie change. Une ressource minérale peut apparaître sur un territoire et donner lieu à des conflits. Et ainsi de suite. Il n’y a pas de “permanences” en politique.

C’est pour cette raison qu’il y a une “communauté internationale”, autrement dit des puissances dont la légitimité tient uniquement au fait qu’elles sont puissantes et qui s’attribuent parfois le droit d’intervenir pour maintenir la stabilité de l’ordre international. Or, même en supposant que ces puissances sont vertueuses et n’interviennent pas en réalité pour satisfaire des intérêts propres, leurs moyens sont limités et il leur faut passer des compromis. Les Occidentaux n’avaient pas les moyens ou la volonté d’imposer un ordre interétatique parfait dans l’ancienne Yougoslavie, donc ils ont construit le Kosovo semi-indépendant et l’ensemble plus ou moins informe qu’est aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine.

Le problème étant ainsi posé, quelles sont les perspectives ? On peut toujours essayer de faire de la “grande histoire” en décelant des tendances “lourdes” au cours du dernier siècle. C’est cependant assez risqué et les tendances les plus “lourdes” sont parfois invisibles pendant très longtemps. Même en connaissant bien les cent dernières années, les cinq prochaines demeurent complètement imprévisibles.

Ce que l’on peut cependant observer, c’est que les modèles d’organisation du système international n’évoluent pas en douceur. C’est plutôt à l’occasion de grandes guerres que les cartes sont redistribuées. Le traité de Westphalie n’aurait pas eu le même poids s’il n’avait pas mis fin à la Guerre de trente ans. Les signataires avaient pleinement conscience de ce que le traité était censé prévenir. Ce n’était pas un chiffon de papier.

Si un système international vieillit et devient inadapté, il y a des chances pour qu’il finisse par être remis en question, et qu’il le soit véritablement. Le système actuel, toujours basé sur la souveraineté des Etats mais complété par le système onusien, sera probablement remis en question un jour, et cette remise en question ne prendra sans doute pas la forme d’une simple demande de réforme des institutions internationales. Ce à quoi nous risquons d’assister sera probablement plus brutal. Il pourrait s’agir par exemple d’une course généralisée à l’armement nucléaire, scénario que rendrait plus probable une attitude passive vis-à-vis de l’Iran et des autres proliférateurs comme la Corée du Nord. Mais il peut se passer bien d’autres choses.

Tout cela peut arriver pendant que la “communauté internationale” perd son temps à essayer de résoudre un conflit mineur qui n’a en réalité besoin d’aucune résolution immédiate, le statu quo étant généralement beaucoup plus “viable” que les plans de paix qui sont régulièrement soumis. Mais le conflit israélo-arabe constitue également une démonstration en miniature des faiblesses du système international actuel. C’est peut-être ce que la “‘communauté internationale” a du mal à supporter.

La pacification ne s’arrête jamais

8 April 2010

Il se murmure à Washington que l’administration Obama s’apprêterait à “imposer une solution” au conflit israélo-palestinien. Comme toujours quand il est question d’imposer quelque chose dans ce contexte, il est entendu que c’est à Israël qu’il faudra l’imposer puisque c’est Israël qui empêche ce conflit de se terminer.

En général, quand on veut mettre au point un compromis entre deux parties antagonistes, il est recommandé de s’enquérir d’abord de ce que demande chacune des deux parties. Mais curieusement, la démarche des “processeurs de paix” occidentaux consiste à ne s’intéresser qu’aux demandes israéliennes et à chercher un moyen d’obliger Israël à y renoncer en partie.

Par exemple, après la guerre du Liban de 2006, les génies de la “commission Baker” (qui voulaient imposer une solution à Israël afin de régler leur problème irakien, apparemment) estimaient que les difficultés politiques d’Olmert étaient un atout parce qu’il n’aurait pas les moyens de refuser quoi que ce soit aux Etats-Unis.

Du reste, Olmert a effectivement proposé un compromis aux Palestiniens peu avant de quitter le pouvoir, et sa proposition était très proche de ce que souhaitent les promoteurs de la paix occidentaux. Malheureusement, Abbas n’a pas jugé les propositions d’Olmert suffisantes. Les pacificateurs occidentaux ont cependant expliqué son refus par la précarité de la position politique d’Olmert, Abbas craignant qu’une alternance politique en Israël ne remette en cause un éventuel traité de paix.

Lorsque le gouvernement Barak négociait à Taba en janvier 2001, peu avant que le gouvernement Sharon ne lui succède, sa position politique était encore plus précaire que celle d’Olmert mais les négociateurs palestiniens ne se privaient pas pour autant d’essayer d’obtenir le plus possible de concessions de sa part. A la fin, ce sont les négociateurs israéliens qui ont estimé qu’ils n’avaient plus la légitimité requise pour continuer les pourparlers. Mais les Palestiniens n’ont pas tout perdu puisque les “accords de Taba” de 2001 (qui n’ont jamais existé) sont régulièrement brandis par un pacificateur occidental cherchant à montrer que le compromis israélo-palestinien existe et qu’il n’y a plus qu’à le signer.

Donc on comprend mal pourquoi Abbas aurait refusé d’approuver le compromis que lui proposait Olmert, même si ce dernier lui paraissait politiquement menacé, si ce compromis lui paraissait par ailleurs satisfaisant. Un successeur d’Olmert aurait eu d’énormes difficultés à refuser d’appliquer un traité signé, même s’il ne l’avait pas signé lui-même.

Il faut donc croire que les propositions d’Olmert ne convenaient pas à Abbas, mais c’est évidemment ce que refusent d’admettre les pacificateurs occidentaux, et ce pour une raison extrêmement simple : si Abbas ou les autres dirigeants palestiniens ne veulent pas d’un tel compromis, alors il est impossible d’obtenir que soit signé un traité de paix selon les termes voulus par les pacificateurs occidentaux, parce que ces termes ne conviennent pas aux Palestiniens.

Mais se demander ce que veulent les Palestiniens ne fait pas partie de ce que les pacificateurs occidentaux sont disposés à faire. Leur problème est qu’ils veulent être “généreux” vis-à-vis des Palestiniens, “généreux” étant entendu ici dans son sens politique qui renvoie au fait de forcer quelqu’un à donner quelque chose à quelqu’un d’autre. Donc ils sont disposés à essayer de forcer Israël à leur donner des choses, mais s’ils demandent trop à Israël, ils n’obtiendront rien. S’ils demandent aux Palestiniens ce qu’ils veulent, les Palestiniens, s’ils répondent franchement, répondront qu’ils veulent Israël. Dès lors que les Occidentaux ne peuvent pas leur donner Israël, les Occidentaux sont considérés comme offrant à Israël un “soutien inconditionnel”.

Le plus simple serait peut-être de soutenir Israël de façon inconditionnelle. Concrètement, cela revient à ne rien faire parce qu’Israël n’a pas vraiment besoin d’un soutien quelconque. Il lui suffit d’entretenir des relations normales avec les pays occidentaux en matière de commerce et de coopération militaire. Ne pas mettre Israël sous embargo suffit largement à combler les besoins israéliens, donc il est inutile d’en faire plus. Quant aux Palestiniens, ils pourraient éventuellement essayer de se débrouiller seuls, éventuellement en jouissant d’un “soutien inconditionnel” semblable – dont ils jouissent déjà, en fait.

Bref, nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, l’idée d’une “solution imposée” est de retour. Ce qui est un peu dommage est que la période actuelle est plutôt calme – il y a relativement peu de tirs de roquettes, il n’y a pas d’attentats, l’économie de la Cisjordanie fonctionne correctement. Sans rentrer dans les détails, la situation a plutôt tendance à se normaliser et les territoires palestiniens pourraient se stabiliser progressivement. Les relations entre Israël et les Palestiniens peuvent évoluer vers une coexistence à peu près pacifique et finalement satisfaisante pour tout le monde sans qu’il y ait besoin de signer le moindre traité. Quand les problèmes politiques sont insolubles, comme c’est souvent le cas, on peut toujours les mettre de côté et rechercher une situation transitoire satisfaisante, laquelle peut se prolonger indéfiniment sans que cela ne pose de problème quelconque. C’est ce qui se passe à Chypre.

Si l’administration Obama essaye d’”imposer la paix”, le plus probable est qu’elle obtiendra la guerre parce qu’elle poussera les Palestiniens à essayer d’obtenir plus par la confrontation. C’est ce qui s’est passé dans les années quatre-vingt dix et c’est ce qui se passera à nouveau.

Mais cela ne pose pas vraiment de problème puisque Obama a déjà son prix Nobel.

Pendant ce temps, on tremble à Téhéran

23 March 2010

Un article de Newsweek explique pour quelle raison Biden et Obama ont été si furieux lorsque le gouvernement israélien a annoncé la construction future de logements à Jérusalem (Est).

Rechercher la “vraie” raison d’une décision ou d’une prise de position politique revient à admettre que la raison avancée n’était pas la vraie. Dans ce cas, c’est effectivement plausible. Les Etats-Unis avaient en principe admis que la “colonisation” de Jérusalem-Est n’était pas celle de la Cisjordanie et qu’Israël pouvait annoncer qu’elle continuerait sans que cela ne pose un problème insurmontable à  Washington.

Or, du jour au lendement, l’annonce par le ministère du logement qu’une étape quelconque avait été franchie vers la construction de ces appartements a suscité des réactions outrées de la part de Biden, Clinton et l’administration Obama en général, alors que ces gens pouvaient réagir très mollement. Ce n’est certainement pas l’opinion publique américaine qui leur demandait d’expliquer qu’il s’agissait là d’une insulte (dixit Axelrod). La “communauté internationale” n’en aurait pas entendu parler si Biden n’avait pas décidé d’en faire une affaire. Obama devrait avoir compris qu’inventer de nouvelles exigences vis-à-vis d’Israël ne fait que pousser, et même obliger, la direction palestinienne à accroître les siennes. Et on ne voit pas très bien en quoi cela peut regader les Etats-Unis de toute façon.

Il a été expliqué que c’était surtout le “timing” de l’annonce qui posait problème puisqu’elle a été faite alors que Biden était en visite en Israël. Donc Biden en aurait été d’autant plus embarrassé. Vis-à-vis de qui ? C’est un peu difficile à dire mais c’est ainsi que raisonnent souvent les diplomates occidentaux : quand un Etat pro-occidental fait quelque chose de vaguement risqué, ils anticipent une réaction anti-occidentale et s’efforcent de la prévenir en se dissociant de l’Etat pro-occidental en question. Surtout Israël. Donc de peur de se retrouver seul à ne pas agonir le gouvernement israélien, Biden a préféré être le premier à le faire.

On pourrait se contenter de cette explication, mais apparemment, Newsweek en a une autre à proposer. L’administration Obama serait très en colère parce que en annonçant la construction de logements à Jérusalem-Est, Israël la place dans un grand embarras vis-à-vis du reste du monde, notamment les Arabes et les musulmans, et risque de l’empêcher d’agir de façon décisive afin d’empêcher l’Iran d’acquérir la bombe atomique. Apparemment, c’est ce que disent des membres de l’administration. En tout cas, Newsweek dit qu’ils disent cela.

Avant cette histoire, Obama était donc bien décidé à agir contre l’Iran. Ca ne se voyait pas vraiment mais il faut croire que c’était le cas. Et si les Etats-Unis ne font rien , ce sera la faute d’Israël. Parce qu’ils ont annoncé la construction de nouveaux logements à Jérusalem-Est. Ils ne sauront jamais ce qu’ils ont perdu.

Si c’est vraiment ainsi que l’administration Obama traite le dossier iranien, c’est-à-dire en utilisant des prétextes assez piteux pour ne pas le traiter, les Israéliens peuvent se préparer à agir eux-mêmes.

mangerbougervoter.com

22 March 2010

Un article particulièrement nul paru sur Causeur demande que le vote soit rendu obligatoire. Ce genre de demande apparaît généralement quand une élection se caractérise par une forte abstention. L’argumentaire en faveur du vote obligatoire consiste à constater un problème et à proposer un moyen de le résoudre. Le problème constaté est l’abstention, le moyen proposé est son interdiction.

Si les problèmes pouvaient être résolus par leur interdiction, la vie serait beaucoup plus simple. Par exemple, Tapie avait fameusement proposé un jour d’interdire le chômage. Ce n’est pas la peine d’être un grand juriste pour comprendre qu’on peut interdire à quelqu’un de faire quelque chose, mais pas à un phénomène statistique d’exister. On ne peut pas non plus interdire l’inflation, pas plus qu’on ne peut interdire les mauvaises récoltes ou le fait que les trains arrivent en retard. Ce sont peut-être des évidences, mais si jamais Tapie lit ces lignes, quelqu’un aura au moins appris quelque chose.

Pour l’abstention, c’est un peu différent parce qu’on peut effectivement forcer les gens à aller voter, mais dans le fond, c’est à peu près comme si on “interdisait” le chômage en radiant tous les chômeurs des listes de demandeurs d’emploi. C’est d’ailleurs plus ou moins ce qu’on fait.

Un électeur peut être amené de force au bureau de vote. Son vote sera comptabilisé et pèsera sur le résultat final, à moins que ce ne soit un vote blanc, et l’auteur de l’article cité plus haut sera sans doute content, puisqu’il trouve que c’est indigne d’un citoyen de ne pas voter. Il faut accomplir son “devoir civique”, même si aucun texte juridique français ne dit en quoi voter serait un devoir, civique ou non.

Les partisans du vote obligatoire trouvent qu’un faible taux de participation prive le résultat d’une partie de sa légitimité. Effectivement, quand un président est élu alors qu’il a obtenu au premier tour quelque le soutien d’environ 15% des électeurs inscrits, c’est un peu faible. Mais s’il obtient plus de voix de la part d’électeurs forcés à voter, il est difficile de comprendre en quoi sa victoire sera plus complète. La motivation des électeurs sera la même.

Les gens forcés à voter risquent par ailleurs fortement de mettre dans l’urne un bulletin blanc ou nul. Si tous agissent ainsi, on devrait se retrouver en fin de compte avec des votes blancs majoritaires, ce qui ne sera pas beaucoup plus satisfaisant pour les partisans du vote obligatoire. Aujourd’hui, on compte les abstentions et les votes blancs ou nuls dans une même catégorie. Si on interdit l’abstention, on aura probablement une catégorie “blancs et nuls” dont le score risque d’être à peu près aussi élevé. Où est l’intérêt ? Par ailleurs, il y aura quand même des abstentions, et leur comptabilisation ne manquera pas d’intérêt puisqu’il s’agira désormais des gens qui auront choisi d’être sanctionnés et de ne pas voter. Que fera-t-on si ces abstentions “illégales” deviennent de plus en plus nombreuses ? Peut-être voudra-t-on les sanctionner plus durement mais le problème continuera de se poser.

On peut aussi mettre en place un système de vote électronique obligeant l’électeur à choisir un candidat, c’est-à-dire sans option “vote blanc”. Dans ce cas, l’abstention sera faible et le vote blanc éliminé, mais la légitimité des vainqueurs d’élections ne sera pas spécialement accrue. Les politiciens pourront dire le contraire aussi souvent qu’ils le voudront, les électeurs sauront parfaitement à quoi s’en tenir. Si le vote est obligatoire, ce n’est plus vraiment un vote.

Le fait est qu’un abstentionnistes est un électeur qui refuse de choisir. Or, on peut peut-être forcer les gens à se rendre dans un bureau de vote et à mettre un bulletin dans une urne, mais on ne peut pas les forcer à choisir quand ils n’en ont pas envie.

A première vue, l’abstention n’a pas vraiment de sens. Si on a l’opportunité de choisir entre plusieurs candidats, il n’y a pas de raison valable de ne pas le faire. Voter ne coûte rien et permet d’influer sur la réalité, donc pourquoi s’abstenir ?

Il y a à cela deux motivations rationnelles possibles. On peut avoir autre chose à faire, et cela n’est pas particulièrement inconcevable puisque l’influence qu’on exerce en votant est extrêmement réduite ; on peut vouloir boycotter une élection, c’est-à-dire faire savoir qu’elle n’est pas organisée de façon satisfaisante.

La première motivation est parfaitement légitime. A moins de considérer l’élection sous son aspect rituel, comme une sorte de “communion républicaine”, on voit assez mal pour quelle raison un électeur ne devrait pas pouvoir faire autre chose que voter. Or, précisément, l’élection n’est pas un rite. C’est une procédure de décision qui répond à un objectif pratique très précis. Cela ne sert pas à affirmer son attachement à la république. Cela sert à choisir des dirigeants.

Et du reste, depuis quand est-on obligé en France d’être attaché à la république ? On a le droit d’être monarchiste, ou bonapartiste, ou favorable à la sharia. D’une manière ou d’une autre, la république n’est pas un régime politique auquel l’adhésion est obligatoire. La constitution interdit au gouvernement de d’ôter au régime sa “forme républicaine”, mais elle n’interdit rien de tel aux citoyens.

Quant au fait de pouvoir boycotter une élection, c’est ce qui se rapproche le plus d’un “droit à la révolte”, lequel ne figure pas explicitement dans le droit français. Les élections ont permis de réduire très fortement le recours à la révolte, et les partisans du vote obligatoire tirent parfois de cela un de leurs arguments : si l’abstention devient trop forte, les élections perdront de leur pouvoir pacificateur.

Mais c’est raisonner à l’envers. Les élections dissuadent les gens de se révolter parce qu’elles leur procurent un autre moyen de changer le gouvernement. Si les citoyens trouvent que les élections ne leur fournissent plus cette alternative pour une raison ou pour une autre, c’est par la connaissance du taux d’abstention qu’on en sera informé, et il sera alors possible d’essayer de régler ce problème. Rendre le vote obligatoire entraînerait exactement l’effet inverse : on pourrait avoir à la fois des élections et des révoltes, et on ne comprendrait pas pourquoi.

Tout cela se résume à la formule très simple d’après laquelle on ne guérit pas d’une fièvre en cassant le thermomètre; Qu’il soit utile de rappeler de telles évidences est plutôt mauvais signe.

Les élections ne sont pas nationales (d’ailleurs, “nationale”, ça ne veut rien dire).

22 March 2010

Il est tout à fait possible que la gauche soit redevenue majoritaire en France pour les raisons invoquées habituellement comme la crise, les erreurs du gouvernement et ainsi de suite. Mais le résultat des élections régionales n’est pas un indicateur fiable de la situation politique en France pour des raisons assez simples.

D’abord, ce sont des élections locales. Les médias les ont présentées comme des élections nationales parce que c’est plus amusant vu sous cet angle mais c’est quand même faux. Les politiciens en ont fait autant parce qu’ils ont sans doute pensé qu’ils mobiliseraient mieux leurs électeurs ainsi, et ça n’a pas très bien marché.

En revanche, il est probable que les électeurs directement concernés par le fonctionnement des régions ont été plus nombreux à voter. Sont particulièrement concernés les gens qui reçoivent des subventions, directement ou indirectement (comme les employés d’une entreprise qui en reçoit). Les régions financent un certain nombre de choses qui coûtent cher, les TER par exemple.

Un nombre assez important de présidents de régions vont commencer leur quatrième mandat. Les électeurs ont dans l’ensemble reconduit les présidences sortantes, ce qui n’indique pas spécialement que le pays serait au bord de la révolution.

Ce qu’indiquent ces élections, c’est d’abord que le gouvernement est effectivement assez impopulaire pour un certain nombre de raisons, la principale étant probablement qu’il est mauvais.

Ensuite, la région est désormais bien ancrée dans le paysage institutionnel français. Personne ne sait ce que les régions font mais les dirigeants de régions savent se faire réélire et il semble assez difficile de convaincre les électeurs de mettre à la porte une majorité régionale quand cette dernière peut financer son budget avec des fonds venus d’un peu partout, et marginalement de la poche des contribuable locaux.

Par ailleurs, une autre tendance confirmée est celle de la centralisation de l’UMP et de la décentralisation du PS. L’UMP ne risque pas d’être décentralisé aussi longtemps que son chef est président de la République. Le PS en revanche n’a pas vraiment le choix. La direction centrale du PS a été humiliée par Frèche et Aubry l’a été personnellement par Royal.

Rien de tout ça n’est bon pour qui que ce soit. Les régions existent toujours en tant que collectivités territoriales, ce qui est dommage. Les socialistes peuvent gagner en 2012, ce qui est tragique. Sarkozy et son entourage sont probablement assez incompétents, mais le résultat des régionales va probablement les amener à le devenir encore plus s’ils décident de reprendre à leur compte une partie du programme de la gauche, ce que la droite fait généralement dans ce genre de situation.

Discriminator

19 March 2010

Voici un article qui illustre assez précisément l’état actuel du débat d’opinion en France. Il est ici question de racisme, un sujet sur lequel il est impossible d’exprimer une opinion librement. Malheureusement, c’est également l’un des sujets dont il est le plus souvent question. Donc d’un côté, tout le monde veut s’exprimer sur ce sujet, de l’autre, c’est impossible et tout le monde semble plus ou moins d’accord pour qu’il en soit ainsi. C’est paradoxal, et l’explication du paradoxe tient peut-être à ce que le sujet est plus important qu’il n’y paraît. Derrière le thème du racisme se tient le problème de l’immigration. Qui est hostile à l’immigration risque d’être accusé de racisme, même si son hostilité n’a aucun rapport avec cette question.

En attendant, voici de quoi il est question : Zemmour a tenu des propos qui déplaisent à l’auteur de cet article, lequel réagit de la façon suivante :

Eric Zemmour, hélas…

Par Louis-Georges Tin

Dans un observatoire des questions sexuelles et raciales, comment ne pas parler d’Eric Zemmour? Sur nos sujets, il est incontournable, hélas. L’auteur du Premier sexe ne cesse de diffuser à la télévision sa vulgate anti-féministe, il ne cesse de multiplier les propos douteux sur les questions de race: bref, on dirait qu’il fait tout pour attirer l’attention de l’observatoire des questions sexuelles et raciales. Il voulait qu’on lui consacre un billet? Eh bien c’est fait.

Apparemment, l’”observatoire des questions sexuelles et raciales” s’intéresse plus à ce que disent des gens connus à propos de ces questions qu’à ces questions elles-mêmes.

Pour Eric Zemmour, le 6 mars 2010 a été une journée bien chargée. Il s’en souviendra encore longtemps. Dans l’émission, Salut les Terriens, présentée par Thierry Ardisson sur Canal Plus, il avait affirmé: «La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait.» On a beaucoup parlé de ces propos: la LICRA envisage de poursuivre le journaliste en justice, et le CSA s’est auto-saisi de l’affaire.

Ce que dit ici l’auteur est factuel : Zemmour est bien dans la situation décrite et il a bien tenu ces propos. Ce que l’auteur ne nous dit pas, c’est pour quelle raison on en a beaucoup parlé. Est-ce qu’on s’est demandé si les dealers étaient vraiment généralement noirs ou arabes ? C’est peu probable. Ce qui a paru intéressant aux gens qui ont parlé des propos de Zemmour, c’est manifestement le fait de savoir si ces propos vont lui valoir des sanctions.

Mais on a beaucoup moins parlé des propos que M. Zemmour a tenus, le même jour, dans L’Hebdo, émission diffusée sur France 0. Or ces affirmations ne sont pas moins intéressantes. En effet, s’organisait un débat sur la discrimination et sur la HALDE. L’un des invités, Nadir Djennad, par ailleurs journaliste sur Beur FM, affirme: «La discrimination, c’est la volonté affichée ou non, de responsables d’entreprises,  et d’autres, de ne pas embaucher telle ou telle population. » Eric Zemmour l’interrompt alors: «Mais c’est la vie, la discrimination, c’est la vie!» (1′55 sur la vidéo ci-dessous).

Une ou deux minutes plus tard (2′54), M. Djennad cherche à nouveau à préciser sa pensée, et il évoque l’exemple des patrons qui s’adressent à des agences d’interim en disant: «S’il vous plaît, je ne veux pas d’arabes et de noirs». Eric Zemmour l’interrompt encore en affirmant: «Mais ils ont le droit!».

Dérapage ponctuel? Pas vraiment. Un mois plus tôt, dans la même émission, Eric Zemmour affirmait déjà: «On parle des discriminations, moi, ça ne me choque pas : la discrimination, c’est la vie, c’est le choix, et c’est la sélection. Donc, voilà, il n’y a pas à lutter contre les discriminations; ça, c’est un mythe».

Donc Zemmour a tenu plusieurs fois des propos ayant à peu près le même sens. Le sens des propos en question, c’est qu’un employeur a “le droit” de “discriminer”. Deux précisions s’imposent.

Concernant le “droit”, Zemmour n’ignore pas que la “discrimination” est interdite, donc il emploie à l’évidence ce terme dans son sens non légal. Ce qu’il veut dire, ce n’est pas que la discrimination est légale mais qu’elle est légitime. S’il disait qu’elle est légale, ce serait une erreur, exactement la même que celle que commettrait quelqu’un qui croirait que la discrimination est légale et qui s’en plaindrait en demandant qu’elle soit interdite. Ce que Zemmour dit, c’est que la discrimination est légitime, c’est-à-dire que l’État n’est pas moralement fondé à l’interdire. Il critique la législation. Cette première précision est importante au regard de la suite de ce brillantissime article.

Concernant la “discrimination”, il est bon de rappeler que “discriminer” a un sens beaucoup plus général que celui qu’on lui donne quand on abrège l’expression “discrimination raciale”. Seulement on ne fait pas qu’abréger cette expression, on la généralise également. La “discrimination” telle qu’elle est ici évoquée peut être non seulement raciale, mais également sexuelle ou fondée sur un certain nombre de critères qui sont censés la rendre illégitime et qui la rendent illégale. Mais en se contentant désormais de parler simplement de “discrimination”, on finit par décrire comme abominable l’opération intellectuelle qui consiste simplement à différencier et à choisir. Par exemple, si un employeur discrimine entre des candidats incompétents et des candidats compétents, eh bien il discrimine, et dans ce sens, la discrimination, c’est effectivement une chose très courante et parfaitement naturelle (“la vie”, si on s’exprime comme Zemmour).

Que cette opération devienne ou non illégitime quand elle consiste à appliquer certains critères plutôt que d’autres est une question qui mérite certainement d’être examinée, mais il valait la peine de préciser la pensée de Zemmour. Non pas qu’elle manque de clarté, mais ce ne sont pas les gens qui “parlent beaucoup” des propos de Zemmour qui vont se donner cette peine.

Bref, poursuivons.

A l’évidence, Eric Zemmour a franchi la ligne rouge. Jusqu’alors, il professait des opinions qui peuvent choquer celles et ceux qui luttent contre le racisme, le sexisme ou l’homophobie, mais il s’agissait d’opinions dont on pouvait encore discuter. Or l’affirmation selon laquelle on a «le droit» de discriminer n’appelle aucune discussion. C’est faux, tout simplement faux.

Donc il existe en France (ou dans le reste de l’univers, ce n’est pas précisé) une “ligne rouge” qui sépare les propos dont on peut discuter de ceux dont on ne peut pas discuter – sauf pour dire qu’ils sont faux. Par conséquent, cet article ne vise pas à commenter les propos de Zemmour (puisqu’on ne peut pas) mais à les dénoncer.

En France, il y a des propos dont la formulation publique est punie par la loi. Sans rentrer dans les détails, il s’agit de certains propos susceptible de faire de la peine à des gens, comme la négation du génocide hitlérien ou l’appel à la haine raciale. Les propos de Zemmour n’appartiennent pas du tout à cette catégorie, donc qu’est-ce qui les rend “dénonçables” ? L’auteur nous répond :

Cette affirmation contredit directement non seulement la loi française, comme le lui ont rappelé les autres participants du débat, mais aussi l’article 1 de la Constitution de la Cinquième République. M. Zemmour, homme cultivé au demeurant, peut-il vraiment l’ignorer? En réalité, à travers ses interventions répétées, non seulement M. Zemmour légitime la délinquance (puisque selon lui, on a «le droit» de discriminer), mais même, il y encourage (puisque selon lui, «la discrimination, c’est la vie, c’est le choix, et c’est la sélection»).

C’est ici que l’article prend tout son sens. L’affirmation de Zemmour, nous dit l’auteur, “contredit la loi française”. Effectivement, elle la contredirait si Zemmour avait voulu dire que la discrimination est légale, mais il a voulu dire qu’elle est légitime, comme le reconnaîtra toute personne de bonne foi. Cela ne contredit donc pas la loi française. La loi française peut interdire toutes sortes de comportement, elle ne fait pas de commentaires sur leur légitimité. Ce n’est pas son but.

Il est en revanche exact que Zemmour conteste la loi française, du moins implicitement. Il la décrit comme inappropriée. Il la critique, et cela pose manifestement un problème à l’auteur de l’article. C’est que pour lui, il semble que critiquer la loi revienne à la violer.

Rappelons-le : la loi interdit de discriminer ; Zemmour dit qu’elle ne devrait pas l’interdire. Zemmour ne “discrimine” pas, en conséquence de quoi son propos ne contredit pas la loi.

L’auteur de l’article s’étonne ensuite de ce que Zemmour, “homme cultivé au demeurant”, “ignore” ou semble ignorer que son propos contredit également la Constitution.

La même remarque s’impose : la Constitution mentionne effectivement les discrimination pour les interdire, mais critiquer la constitution ne serait pas plus un délit que le fait de critiquer la loi.

Mais il se trouve que la Constitution n’interdit rien à Zemmour pour une raison supplémentaire qui est que la Constitution n’interdit strictement rien aux citoyens. C’est la loi qui fait cela. La Constitution interdit en revanche beaucoup de choses à l’État, entre autres le fait de faire des lois ou de prendre des mesures “discriminatoires”, mais elle n’interdit pas à Zemmour de discriminer et encore moins de dire que la discrimination est légitime.

L’auteur de l’article a donc besoin de se “cultiver” lui-même un petit peu, ou du moins d’apprendre quelques notions juridiques de base.

Évidemment, pour celles et ceux qui font l’expérience quotidienne de la discrimination, ces formules constituent une violence insoutenable. Mais au-delà, les citoyens de ce pays sont en droit d’attendre que la télévision en général, et le service public en particulier, ne financent pas des émissions où un chroniqueur régulier (qui n’est donc pas un invité ponctuel) peut tranquillement inciter à la délinquance, émission après émission. Qu’il s’agisse de délinquance à l’égard des noirs, des Arabes, comme c’est le cas dans l’émission, que ce soit à l’égard des Juifs, des femmes, des homosexuels, ou qu’il s’agisse de toute autre forme délinquance, peut-on accepter que l’argent public finance la délinquance publique?

Les formules de Zemmour constituent peut-être une “violence insoutenable”, mais l’auteur de l’article ne prend pas la peine de préciser pour quelle raison. C’est juste une affirmation. On peut donc aussi bien trouver que les formules de Zemmour procurent un grand apaisement, par exemple parce qu’il demande que des gens soient laissés libres de prendre certaines décisions les concernant selon les critères qui leur conviennent.

Mais les propos de Zemmour constituent également un “appel à la délinquance” en critiquant une loi qui interdit certains comportements qu’il qualifie par ailleurs – implicitement – de légitimes.

L’application de ce raisonnement à d’autres domaines donne les mêmes résultats. Si on critique le SMIC ou les 35 heures, on incite à la délinquance puisqu’on invite des employeurs à ne pas respecter ces dispositions. Et ainsi de suite.

L’auteur de l’article oublie de se demander si Zemmour demande qu’on ne respecte pas la loi. Il est en effet possible d’estimer à la fois et sans incohérence qu’une loi est mauvaise et qu’on doit la respecter parce que c’est la loi. C’est ce qu’on appelle le civisme. Cela consiste à accorder une valeur propre aux règles de droit, à considérer que même quand elles sont contestable, le fait de les respecter est en soi une bonne chose, du moins dans une certaine mesure.

Zemmour peut critiquer les lois qui interdisent la “discrimination”, cela ne signifie pas qu’il demande à qui que ce soit de les violer, et de fait, il ne le demande à personne. De la même façon, on peut critiquer le SMIC sans pour autant demander à qui que ce soit d’employer des gens clandestinement en les payant en-dessous du SMIC. Ce n’est pas une incitation à la délinquance.

L’incitation à la délinquance, c’est par exemple le fait de demander aux gens d”héberger en connaissance de cause des immigrés clandestins, ce qui est effectivement interdit, contrairement au fait de demander leur régularisation. L’auteur de l’article ne semble pas comprendre cette nuance.

C’est pourquoi, le CRAN, le Comité IDAHO et Mix-Cité ont publié récemment une lettre ouverte adressée à la fois au président du CSA et au président de France Télévisions «pour leur demander d’une part de formuler publiquement un rappel à la loi très clair à l’encontre de M. Zemmour, et d’autre part, de faire en sorte que dans toutes les émissions du public ou du privé, on ne puisse plus inviter des personnes qui affirment qu’on a le droit de violer la loi française.»

On attend la réponse avec impatience…

Il est difficile de savoir ce que le “rappel à la loi très clair” est censé rappeler exactement puisque Zemmour n’a violé absolument aucune loi, et qu’il sait probablement ce que dit la loi qu’il a critiquée. Si on exauce les vœux des auteurs de cette lettre, on ne pourra plus voir Zemmour à la télévision à moins qu’il ne modifie sa formulation, par exemple en remplaçant la phrase “on a le droit” par “c’est légitime”. En revanche, les gens qui appellent à héberger les immigrés clandestins ne pourront plus paraître à la télévision en se contentant de mieux formuler leurs idées, parce que ces dernières sont réellement des incitations au viol des lois françaises, contrairement à celles de Zemmour. Il en va de même pour les gens qui appellent à la constitution de piquets de grève ou pour ceux qui appellent aux blocage des autoroutes. Les militants de Greenpeace qui appellent à empêcher des bateaux de quitter leur port quand ils contiennent des déchets nucléaires ne pourront plus apparaître à la télévision. On peut évidemment encore allonger la liste.

Cet article n’a d’autre intérêt que son absence totale d’originalité. C’est en cela qu’il est révélateur. La confusion qui entoure la notion de droit dans l’esprit de son auteur est malheureusement tout à fait typique, et Zemmour n’y échappe d’ailleurs pas totalement. Comme peu de gens comprennent ce qu’est le droit, et comme par ailleurs le légalisme est très à la mode, chacun s’en approprie l’usage et en fait l’argument ultime. L’auteur de cet article veut interdire à ses adversaires de s’exprimer à la télévision, et probablement de s’exprimer tout court au nom du “droit” en s’appuyant sur un raisonnement qui n’a pas de sens, et il est très loin d’être le seul.

Cela est particulièrement vrai quand il est question de racisme. La limitation des libertés publique qui a commencé dans ce domaine il y a plusieurs décennies produit peu à peu ses effets. Le premier est l’admission de l’idée que des propos peuvent être interdits et que la liberté d’expression n’est pas appliquée. Le second est que la “ligne rouge” qui sépare ce qu’on a le droit de dire de ce qu’on n’a pas le droit de dire est mal connue, notamment parce qu’elle est mouvante. Si certains propos peuvent être interdits, alors d’autres peuvent l’être à leur tour et la ligne qui les sépare, loin d’être bien visible comme pourrait l’être une “ligne rouge”, est au contraire extrêmement floue. De cette incertitude découle le troisième effet qui est l’autocensure. Le quatrième est le remplacement du débat intellectuel par la menace juridique. Le débat intellectuel ne permet pas de faire taire son adversaire, il ne sert qu’à convaincre un auditoire. La menace judiciaire, elle, le permet. Le cinquième effet est l’atrophie intellectuelle générale qui découle de tout cela. Là où il y avait un débat intellectuel, il n’y a plus que des “rappels à la loi très clairs”.

Et comme la loi, après tout, est le produit plus ou moins lointain du débat intellectuel, la loi ne sera plus désormais que le produit de la loi. Dès lors qu’il est admis que critiquer une loi revient à la violer, état de choses dont l’article cité ici nous rapproche, les nouvelles lois ne pourront que renforcer les anciennes.

Aussi, il faut probablement se réjouir de ce qu’il soit encore possible de répondre aux gens comme cet auteur. Après tout, le fait de critiquer le propos de quelqu’un qui dénonce comme violant une loi quelqu’un qui l’a simplement critiquée revient peut-être également dans son esprit à violer la loi en question.