Discriminator

Voici un article qui illustre assez précisément l’état actuel du débat d’opinion en France. Il est ici question de racisme, un sujet sur lequel il est impossible d’exprimer une opinion librement. Malheureusement, c’est également l’un des sujets dont il est le plus souvent question. Donc d’un côté, tout le monde veut s’exprimer sur ce sujet, de l’autre, c’est impossible et tout le monde semble plus ou moins d’accord pour qu’il en soit ainsi. C’est paradoxal, et l’explication du paradoxe tient peut-être à ce que le sujet est plus important qu’il n’y paraît. Derrière le thème du racisme se tient le problème de l’immigration. Qui est hostile à l’immigration risque d’être accusé de racisme, même si son hostilité n’a aucun rapport avec cette question.

En attendant, voici de quoi il est question : Zemmour a tenu des propos qui déplaisent à l’auteur de cet article, lequel réagit de la façon suivante :

Eric Zemmour, hélas…

Par Louis-Georges Tin

Dans un observatoire des questions sexuelles et raciales, comment ne pas parler d’Eric Zemmour? Sur nos sujets, il est incontournable, hélas. L’auteur du Premier sexe ne cesse de diffuser à la télévision sa vulgate anti-féministe, il ne cesse de multiplier les propos douteux sur les questions de race: bref, on dirait qu’il fait tout pour attirer l’attention de l’observatoire des questions sexuelles et raciales. Il voulait qu’on lui consacre un billet? Eh bien c’est fait.

Apparemment, l’”observatoire des questions sexuelles et raciales” s’intéresse plus à ce que disent des gens connus à propos de ces questions qu’à ces questions elles-mêmes.

Pour Eric Zemmour, le 6 mars 2010 a été une journée bien chargée. Il s’en souviendra encore longtemps. Dans l’émission, Salut les Terriens, présentée par Thierry Ardisson sur Canal Plus, il avait affirmé: «La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait.» On a beaucoup parlé de ces propos: la LICRA envisage de poursuivre le journaliste en justice, et le CSA s’est auto-saisi de l’affaire.

Ce que dit ici l’auteur est factuel : Zemmour est bien dans la situation décrite et il a bien tenu ces propos. Ce que l’auteur ne nous dit pas, c’est pour quelle raison on en a beaucoup parlé. Est-ce qu’on s’est demandé si les dealers étaient vraiment généralement noirs ou arabes ? C’est peu probable. Ce qui a paru intéressant aux gens qui ont parlé des propos de Zemmour, c’est manifestement le fait de savoir si ces propos vont lui valoir des sanctions.

Mais on a beaucoup moins parlé des propos que M. Zemmour a tenus, le même jour, dans L’Hebdo, émission diffusée sur France 0. Or ces affirmations ne sont pas moins intéressantes. En effet, s’organisait un débat sur la discrimination et sur la HALDE. L’un des invités, Nadir Djennad, par ailleurs journaliste sur Beur FM, affirme: «La discrimination, c’est la volonté affichée ou non, de responsables d’entreprises,  et d’autres, de ne pas embaucher telle ou telle population. » Eric Zemmour l’interrompt alors: «Mais c’est la vie, la discrimination, c’est la vie!» (1′55 sur la vidéo ci-dessous).

Une ou deux minutes plus tard (2′54), M. Djennad cherche à nouveau à préciser sa pensée, et il évoque l’exemple des patrons qui s’adressent à des agences d’interim en disant: «S’il vous plaît, je ne veux pas d’arabes et de noirs». Eric Zemmour l’interrompt encore en affirmant: «Mais ils ont le droit!».

Dérapage ponctuel? Pas vraiment. Un mois plus tôt, dans la même émission, Eric Zemmour affirmait déjà: «On parle des discriminations, moi, ça ne me choque pas : la discrimination, c’est la vie, c’est le choix, et c’est la sélection. Donc, voilà, il n’y a pas à lutter contre les discriminations; ça, c’est un mythe».

Donc Zemmour a tenu plusieurs fois des propos ayant à peu près le même sens. Le sens des propos en question, c’est qu’un employeur a “le droit” de “discriminer”. Deux précisions s’imposent.

Concernant le “droit”, Zemmour n’ignore pas que la “discrimination” est interdite, donc il emploie à l’évidence ce terme dans son sens non légal. Ce qu’il veut dire, ce n’est pas que la discrimination est légale mais qu’elle est légitime. S’il disait qu’elle est légale, ce serait une erreur, exactement la même que celle que commettrait quelqu’un qui croirait que la discrimination est légale et qui s’en plaindrait en demandant qu’elle soit interdite. Ce que Zemmour dit, c’est que la discrimination est légitime, c’est-à-dire que l’État n’est pas moralement fondé à l’interdire. Il critique la législation. Cette première précision est importante au regard de la suite de ce brillantissime article.

Concernant la “discrimination”, il est bon de rappeler que “discriminer” a un sens beaucoup plus général que celui qu’on lui donne quand on abrège l’expression “discrimination raciale”. Seulement on ne fait pas qu’abréger cette expression, on la généralise également. La “discrimination” telle qu’elle est ici évoquée peut être non seulement raciale, mais également sexuelle ou fondée sur un certain nombre de critères qui sont censés la rendre illégitime et qui la rendent illégale. Mais en se contentant désormais de parler simplement de “discrimination”, on finit par décrire comme abominable l’opération intellectuelle qui consiste simplement à différencier et à choisir. Par exemple, si un employeur discrimine entre des candidats incompétents et des candidats compétents, eh bien il discrimine, et dans ce sens, la discrimination, c’est effectivement une chose très courante et parfaitement naturelle (“la vie”, si on s’exprime comme Zemmour).

Que cette opération devienne ou non illégitime quand elle consiste à appliquer certains critères plutôt que d’autres est une question qui mérite certainement d’être examinée, mais il valait la peine de préciser la pensée de Zemmour. Non pas qu’elle manque de clarté, mais ce ne sont pas les gens qui “parlent beaucoup” des propos de Zemmour qui vont se donner cette peine.

Bref, poursuivons.

A l’évidence, Eric Zemmour a franchi la ligne rouge. Jusqu’alors, il professait des opinions qui peuvent choquer celles et ceux qui luttent contre le racisme, le sexisme ou l’homophobie, mais il s’agissait d’opinions dont on pouvait encore discuter. Or l’affirmation selon laquelle on a «le droit» de discriminer n’appelle aucune discussion. C’est faux, tout simplement faux.

Donc il existe en France (ou dans le reste de l’univers, ce n’est pas précisé) une “ligne rouge” qui sépare les propos dont on peut discuter de ceux dont on ne peut pas discuter – sauf pour dire qu’ils sont faux. Par conséquent, cet article ne vise pas à commenter les propos de Zemmour (puisqu’on ne peut pas) mais à les dénoncer.

En France, il y a des propos dont la formulation publique est punie par la loi. Sans rentrer dans les détails, il s’agit de certains propos susceptible de faire de la peine à des gens, comme la négation du génocide hitlérien ou l’appel à la haine raciale. Les propos de Zemmour n’appartiennent pas du tout à cette catégorie, donc qu’est-ce qui les rend “dénonçables” ? L’auteur nous répond :

Cette affirmation contredit directement non seulement la loi française, comme le lui ont rappelé les autres participants du débat, mais aussi l’article 1 de la Constitution de la Cinquième République. M. Zemmour, homme cultivé au demeurant, peut-il vraiment l’ignorer? En réalité, à travers ses interventions répétées, non seulement M. Zemmour légitime la délinquance (puisque selon lui, on a «le droit» de discriminer), mais même, il y encourage (puisque selon lui, «la discrimination, c’est la vie, c’est le choix, et c’est la sélection»).

C’est ici que l’article prend tout son sens. L’affirmation de Zemmour, nous dit l’auteur, “contredit la loi française”. Effectivement, elle la contredirait si Zemmour avait voulu dire que la discrimination est légale, mais il a voulu dire qu’elle est légitime, comme le reconnaîtra toute personne de bonne foi. Cela ne contredit donc pas la loi française. La loi française peut interdire toutes sortes de comportement, elle ne fait pas de commentaires sur leur légitimité. Ce n’est pas son but.

Il est en revanche exact que Zemmour conteste la loi française, du moins implicitement. Il la décrit comme inappropriée. Il la critique, et cela pose manifestement un problème à l’auteur de l’article. C’est que pour lui, il semble que critiquer la loi revienne à la violer.

Rappelons-le : la loi interdit de discriminer ; Zemmour dit qu’elle ne devrait pas l’interdire. Zemmour ne “discrimine” pas, en conséquence de quoi son propos ne contredit pas la loi.

L’auteur de l’article s’étonne ensuite de ce que Zemmour, “homme cultivé au demeurant”, “ignore” ou semble ignorer que son propos contredit également la Constitution.

La même remarque s’impose : la Constitution mentionne effectivement les discrimination pour les interdire, mais critiquer la constitution ne serait pas plus un délit que le fait de critiquer la loi.

Mais il se trouve que la Constitution n’interdit rien à Zemmour pour une raison supplémentaire qui est que la Constitution n’interdit strictement rien aux citoyens. C’est la loi qui fait cela. La Constitution interdit en revanche beaucoup de choses à l’État, entre autres le fait de faire des lois ou de prendre des mesures “discriminatoires”, mais elle n’interdit pas à Zemmour de discriminer et encore moins de dire que la discrimination est légitime.

L’auteur de l’article a donc besoin de se “cultiver” lui-même un petit peu, ou du moins d’apprendre quelques notions juridiques de base.

Évidemment, pour celles et ceux qui font l’expérience quotidienne de la discrimination, ces formules constituent une violence insoutenable. Mais au-delà, les citoyens de ce pays sont en droit d’attendre que la télévision en général, et le service public en particulier, ne financent pas des émissions où un chroniqueur régulier (qui n’est donc pas un invité ponctuel) peut tranquillement inciter à la délinquance, émission après émission. Qu’il s’agisse de délinquance à l’égard des noirs, des Arabes, comme c’est le cas dans l’émission, que ce soit à l’égard des Juifs, des femmes, des homosexuels, ou qu’il s’agisse de toute autre forme délinquance, peut-on accepter que l’argent public finance la délinquance publique?

Les formules de Zemmour constituent peut-être une “violence insoutenable”, mais l’auteur de l’article ne prend pas la peine de préciser pour quelle raison. C’est juste une affirmation. On peut donc aussi bien trouver que les formules de Zemmour procurent un grand apaisement, par exemple parce qu’il demande que des gens soient laissés libres de prendre certaines décisions les concernant selon les critères qui leur conviennent.

Mais les propos de Zemmour constituent également un “appel à la délinquance” en critiquant une loi qui interdit certains comportements qu’il qualifie par ailleurs – implicitement – de légitimes.

L’application de ce raisonnement à d’autres domaines donne les mêmes résultats. Si on critique le SMIC ou les 35 heures, on incite à la délinquance puisqu’on invite des employeurs à ne pas respecter ces dispositions. Et ainsi de suite.

L’auteur de l’article oublie de se demander si Zemmour demande qu’on ne respecte pas la loi. Il est en effet possible d’estimer à la fois et sans incohérence qu’une loi est mauvaise et qu’on doit la respecter parce que c’est la loi. C’est ce qu’on appelle le civisme. Cela consiste à accorder une valeur propre aux règles de droit, à considérer que même quand elles sont contestable, le fait de les respecter est en soi une bonne chose, du moins dans une certaine mesure.

Zemmour peut critiquer les lois qui interdisent la “discrimination”, cela ne signifie pas qu’il demande à qui que ce soit de les violer, et de fait, il ne le demande à personne. De la même façon, on peut critiquer le SMIC sans pour autant demander à qui que ce soit d’employer des gens clandestinement en les payant en-dessous du SMIC. Ce n’est pas une incitation à la délinquance.

L’incitation à la délinquance, c’est par exemple le fait de demander aux gens d”héberger en connaissance de cause des immigrés clandestins, ce qui est effectivement interdit, contrairement au fait de demander leur régularisation. L’auteur de l’article ne semble pas comprendre cette nuance.

C’est pourquoi, le CRAN, le Comité IDAHO et Mix-Cité ont publié récemment une lettre ouverte adressée à la fois au président du CSA et au président de France Télévisions «pour leur demander d’une part de formuler publiquement un rappel à la loi très clair à l’encontre de M. Zemmour, et d’autre part, de faire en sorte que dans toutes les émissions du public ou du privé, on ne puisse plus inviter des personnes qui affirment qu’on a le droit de violer la loi française.»

On attend la réponse avec impatience…

Il est difficile de savoir ce que le “rappel à la loi très clair” est censé rappeler exactement puisque Zemmour n’a violé absolument aucune loi, et qu’il sait probablement ce que dit la loi qu’il a critiquée. Si on exauce les vœux des auteurs de cette lettre, on ne pourra plus voir Zemmour à la télévision à moins qu’il ne modifie sa formulation, par exemple en remplaçant la phrase “on a le droit” par “c’est légitime”. En revanche, les gens qui appellent à héberger les immigrés clandestins ne pourront plus paraître à la télévision en se contentant de mieux formuler leurs idées, parce que ces dernières sont réellement des incitations au viol des lois françaises, contrairement à celles de Zemmour. Il en va de même pour les gens qui appellent à la constitution de piquets de grève ou pour ceux qui appellent aux blocage des autoroutes. Les militants de Greenpeace qui appellent à empêcher des bateaux de quitter leur port quand ils contiennent des déchets nucléaires ne pourront plus apparaître à la télévision. On peut évidemment encore allonger la liste.

Cet article n’a d’autre intérêt que son absence totale d’originalité. C’est en cela qu’il est révélateur. La confusion qui entoure la notion de droit dans l’esprit de son auteur est malheureusement tout à fait typique, et Zemmour n’y échappe d’ailleurs pas totalement. Comme peu de gens comprennent ce qu’est le droit, et comme par ailleurs le légalisme est très à la mode, chacun s’en approprie l’usage et en fait l’argument ultime. L’auteur de cet article veut interdire à ses adversaires de s’exprimer à la télévision, et probablement de s’exprimer tout court au nom du “droit” en s’appuyant sur un raisonnement qui n’a pas de sens, et il est très loin d’être le seul.

Cela est particulièrement vrai quand il est question de racisme. La limitation des libertés publique qui a commencé dans ce domaine il y a plusieurs décennies produit peu à peu ses effets. Le premier est l’admission de l’idée que des propos peuvent être interdits et que la liberté d’expression n’est pas appliquée. Le second est que la “ligne rouge” qui sépare ce qu’on a le droit de dire de ce qu’on n’a pas le droit de dire est mal connue, notamment parce qu’elle est mouvante. Si certains propos peuvent être interdits, alors d’autres peuvent l’être à leur tour et la ligne qui les sépare, loin d’être bien visible comme pourrait l’être une “ligne rouge”, est au contraire extrêmement floue. De cette incertitude découle le troisième effet qui est l’autocensure. Le quatrième est le remplacement du débat intellectuel par la menace juridique. Le débat intellectuel ne permet pas de faire taire son adversaire, il ne sert qu’à convaincre un auditoire. La menace judiciaire, elle, le permet. Le cinquième effet est l’atrophie intellectuelle générale qui découle de tout cela. Là où il y avait un débat intellectuel, il n’y a plus que des “rappels à la loi très clairs”.

Et comme la loi, après tout, est le produit plus ou moins lointain du débat intellectuel, la loi ne sera plus désormais que le produit de la loi. Dès lors qu’il est admis que critiquer une loi revient à la violer, état de choses dont l’article cité ici nous rapproche, les nouvelles lois ne pourront que renforcer les anciennes.

Aussi, il faut probablement se réjouir de ce qu’il soit encore possible de répondre aux gens comme cet auteur. Après tout, le fait de critiquer le propos de quelqu’un qui dénonce comme violant une loi quelqu’un qui l’a simplement critiquée revient peut-être également dans son esprit à violer la loi en question.

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