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Un article particulièrement nul paru sur Causeur demande que le vote soit rendu obligatoire. Ce genre de demande apparaît généralement quand une élection se caractérise par une forte abstention. L’argumentaire en faveur du vote obligatoire consiste à constater un problème et à proposer un moyen de le résoudre. Le problème constaté est l’abstention, le moyen proposé est son interdiction.

Si les problèmes pouvaient être résolus par leur interdiction, la vie serait beaucoup plus simple. Par exemple, Tapie avait fameusement proposé un jour d’interdire le chômage. Ce n’est pas la peine d’être un grand juriste pour comprendre qu’on peut interdire à quelqu’un de faire quelque chose, mais pas à un phénomène statistique d’exister. On ne peut pas non plus interdire l’inflation, pas plus qu’on ne peut interdire les mauvaises récoltes ou le fait que les trains arrivent en retard. Ce sont peut-être des évidences, mais si jamais Tapie lit ces lignes, quelqu’un aura au moins appris quelque chose.

Pour l’abstention, c’est un peu différent parce qu’on peut effectivement forcer les gens à aller voter, mais dans le fond, c’est à peu près comme si on “interdisait” le chômage en radiant tous les chômeurs des listes de demandeurs d’emploi. C’est d’ailleurs plus ou moins ce qu’on fait.

Un électeur peut être amené de force au bureau de vote. Son vote sera comptabilisé et pèsera sur le résultat final, à moins que ce ne soit un vote blanc, et l’auteur de l’article cité plus haut sera sans doute content, puisqu’il trouve que c’est indigne d’un citoyen de ne pas voter. Il faut accomplir son “devoir civique”, même si aucun texte juridique français ne dit en quoi voter serait un devoir, civique ou non.

Les partisans du vote obligatoire trouvent qu’un faible taux de participation prive le résultat d’une partie de sa légitimité. Effectivement, quand un président est élu alors qu’il a obtenu au premier tour quelque le soutien d’environ 15% des électeurs inscrits, c’est un peu faible. Mais s’il obtient plus de voix de la part d’électeurs forcés à voter, il est difficile de comprendre en quoi sa victoire sera plus complète. La motivation des électeurs sera la même.

Les gens forcés à voter risquent par ailleurs fortement de mettre dans l’urne un bulletin blanc ou nul. Si tous agissent ainsi, on devrait se retrouver en fin de compte avec des votes blancs majoritaires, ce qui ne sera pas beaucoup plus satisfaisant pour les partisans du vote obligatoire. Aujourd’hui, on compte les abstentions et les votes blancs ou nuls dans une même catégorie. Si on interdit l’abstention, on aura probablement une catégorie “blancs et nuls” dont le score risque d’être à peu près aussi élevé. Où est l’intérêt ? Par ailleurs, il y aura quand même des abstentions, et leur comptabilisation ne manquera pas d’intérêt puisqu’il s’agira désormais des gens qui auront choisi d’être sanctionnés et de ne pas voter. Que fera-t-on si ces abstentions “illégales” deviennent de plus en plus nombreuses ? Peut-être voudra-t-on les sanctionner plus durement mais le problème continuera de se poser.

On peut aussi mettre en place un système de vote électronique obligeant l’électeur à choisir un candidat, c’est-à-dire sans option “vote blanc”. Dans ce cas, l’abstention sera faible et le vote blanc éliminé, mais la légitimité des vainqueurs d’élections ne sera pas spécialement accrue. Les politiciens pourront dire le contraire aussi souvent qu’ils le voudront, les électeurs sauront parfaitement à quoi s’en tenir. Si le vote est obligatoire, ce n’est plus vraiment un vote.

Le fait est qu’un abstentionnistes est un électeur qui refuse de choisir. Or, on peut peut-être forcer les gens à se rendre dans un bureau de vote et à mettre un bulletin dans une urne, mais on ne peut pas les forcer à choisir quand ils n’en ont pas envie.

A première vue, l’abstention n’a pas vraiment de sens. Si on a l’opportunité de choisir entre plusieurs candidats, il n’y a pas de raison valable de ne pas le faire. Voter ne coûte rien et permet d’influer sur la réalité, donc pourquoi s’abstenir ?

Il y a à cela deux motivations rationnelles possibles. On peut avoir autre chose à faire, et cela n’est pas particulièrement inconcevable puisque l’influence qu’on exerce en votant est extrêmement réduite ; on peut vouloir boycotter une élection, c’est-à-dire faire savoir qu’elle n’est pas organisée de façon satisfaisante.

La première motivation est parfaitement légitime. A moins de considérer l’élection sous son aspect rituel, comme une sorte de “communion républicaine”, on voit assez mal pour quelle raison un électeur ne devrait pas pouvoir faire autre chose que voter. Or, précisément, l’élection n’est pas un rite. C’est une procédure de décision qui répond à un objectif pratique très précis. Cela ne sert pas à affirmer son attachement à la république. Cela sert à choisir des dirigeants.

Et du reste, depuis quand est-on obligé en France d’être attaché à la république ? On a le droit d’être monarchiste, ou bonapartiste, ou favorable à la sharia. D’une manière ou d’une autre, la république n’est pas un régime politique auquel l’adhésion est obligatoire. La constitution interdit au gouvernement de d’ôter au régime sa “forme républicaine”, mais elle n’interdit rien de tel aux citoyens.

Quant au fait de pouvoir boycotter une élection, c’est ce qui se rapproche le plus d’un “droit à la révolte”, lequel ne figure pas explicitement dans le droit français. Les élections ont permis de réduire très fortement le recours à la révolte, et les partisans du vote obligatoire tirent parfois de cela un de leurs arguments : si l’abstention devient trop forte, les élections perdront de leur pouvoir pacificateur.

Mais c’est raisonner à l’envers. Les élections dissuadent les gens de se révolter parce qu’elles leur procurent un autre moyen de changer le gouvernement. Si les citoyens trouvent que les élections ne leur fournissent plus cette alternative pour une raison ou pour une autre, c’est par la connaissance du taux d’abstention qu’on en sera informé, et il sera alors possible d’essayer de régler ce problème. Rendre le vote obligatoire entraînerait exactement l’effet inverse : on pourrait avoir à la fois des élections et des révoltes, et on ne comprendrait pas pourquoi.

Tout cela se résume à la formule très simple d’après laquelle on ne guérit pas d’une fièvre en cassant le thermomètre; Qu’il soit utile de rappeler de telles évidences est plutôt mauvais signe.

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