La guerre est probable
La longue histoire des processus de paix et des plans de paix entre Israéliens et Palestiniens pourrait suggérer à un observateur même assez peu informé qu’il existe des façons plus constructives de passer son temps que celle consistant à essayer de faire signer un traité de paix par ces deux belligérants. Or, il semblerait qu’Obama et ses conseillers n’aient pas abouti à cette conclusion. Une rumeur veut que l’administration Obama s’apprête à “imposer” la paix aux belligérants, ce qui signifie en réalité qu’ils obligeraient Israël à faire un certain nombre de concessions et que cela serait censé suffire pour que les positions des deux parties soient désormais compatibles et qu’un traité de paix soit signé. Ainsi prendrait fin un conflit commencé dans les années vingt.
La manie consistant pour les présidents américains, ainsi que pour d’autres dirigeants, à vouloir absolument se mesurer à cette épreuve diplomatique s’explique assez difficilement. Est généralement invoquée la volonté de stabiliser le monde arabo-musulman en général, le conflit israélo-arabe étant alors vu comme un facteur d’instabilité majeur. Cette explication souffre toutefois de ne s’appuyer que sur les propos d’un certain nombre de dirigeants ou de leaders d’opinion arabes, et encore, pas tous. Ben Laden n’a jamais spécialement insisté sur ce conflit. Quant aux dirigeants de pays voisins comme le roi de Jordanie, le fait qu’ils adoptent publiquement le discours convenu de soutien aux Palestiniens ne change rien au fait qu’ils comptent bien sur Israël pour maintenir l’ordre dans l’ensemble palestinien. L’apparition d’un Etat palestinien indépendant pourrait être un facteur d’instabilité régional. Le statu quo israélo-palestinien n’en est pas un.
La vraie explication à cette activisme pacificateur tient peut-être au fait que ce conflit a commencé et s’est poursuivi sous la surveillance constante de la “communauté internationale”. Le mandat britannique en Palestine, qui comportait la mise en place d’un “foyer national juif”, est l’une des premières manifestations de l’existence de cette “communauté”, au sens où l’on entend ce terme aujourd’hui. En 1947, c’est l’ONU qui en votant la résolution 181 a mis en place d’un point de vue juridique (c’est-à-dire théorique) deux Etats, l’un juif et l’autre arabe (ce sont les termes figurant dans la résolution). Par la suite, à chaque étape du conflit, la même “communauté internationale” est intervenue pour dicter aux parties, généralement avec leur consentement, les termes des cessez-le-feu et des éventuels accords intérimaires et traités de paix.
Le conflit israélo-arabe est par conséquent une sorte de test permanent pour la “communauté internationale”. Sa capacité à établir un ordre international quelconque est mise à l’épreuve dans cette zone depuis neuf décennies, et c’est peut-être ce qui explique en partie l’attention parfaitement disproportionnée accordée à ce conflit, qui n’est ni particulièrement meurtrier, ni particulièrement important d’un point de vue stratégique.
D’autres explications méritent également d’être mentionnées. L’attitude des pays occidentaux vis-à-vis d’Israël est un enjeu important pour eux parce qu’elle reflète dans une certaine mesure leur attitude vis-à-vis des juifs. Par rapport à l’avant-guerre, l’Europe est pratiquement dépourvue de juifs et les Européens savent parfaitement pour quelle raison il en est ainsi. Leur attitude vis-à-vis d’Israël obéit souvent à des motivations d’ordre sentimental plutôt que pratique, et la perte d’influence stratégique de l’Europe renforce ce phénomène. Moins l’Europe est puissante, plus sa politique étrangère se réduit à des attitudes et à des discours déconnectés des réalités et destinés aux opinions publiques locales.
L’attitude vis-à-vis d’Israël, cette fois du point de vue des démocraties libérales en général, reflète également l’attitude de ces pays vis-à-vis de la guerre. L’émergence du modèle démocratique libéral est allé de pair avec le développement d’une attitude ambigüe vis-à-vis de la guerre. L’idée même de guerre est aujourd’hui rejetée de façon pratiquement unanime dans des pays comme la France, bien que la guerre demeure une réalité lointaine. C’est ainsi que le ministre de la défense français refuse de considérer l’actuelle guerre d’Afghanistan comme une guerre. Les gouvernements démocratiques ont du mal à concevoir la guerre comme pouvant relever de leur fonction, et ils ont encore plus de mal à raisonner en termes stratégiques, c’est-à-dire en partant du principe qu’il faut défendre ses intérêts et vaincre ses ennemis. Or, Israël est tout autant une démocratie libérale que les Etats européens mais se trouve dans une position qui l’oblige à raisonner ainsi, et la guerre est pour Israël une réalité permanente et locale. Quand le gouvernement israélien entreprend de vaincre un ennemi par une opération militaire, les Européens n’envisagent que l’aspect diplomatique ou médiatique de l’opération en question et ne semblent même pas conscients de ses aspects les plus évidents, c’est-à-dire du fait qu’il s’agit avant toute autre chose de neutraliser un ennemi.
Tout cela se ramène cependant à une question centrale qui est celle de l’évolution de l’ordre international. Les Israéliens cherchent à consolider l’Etat-nation qu’ils ont difficilement construit et que la “communauté internationale” leur avait surtout officiellement permis de construire, sinon au lendemain de la Première guerre mondiale, du moins au lendemain de la seconde.
Or, depuis cette époque, la “communauté des nations” est devenue la “communauté internationale”. L’idée même d’Etat-nation, qui était censée servir de fondement au nouvel ordre international de 1919, est devenue moins populaire. Les élites politiques font apparemment moins confiance à ce modèle et passent beaucoup de temps à lui chercher des alternatives. C’est ainsi que se sont développés à la fois un communautarisme “infranational”, c’est-à-dire la prise en compte de “communautés” plus ou moins nationales et de plus en plus autonomes à l’intérieur des Etats, et le multilatéralisme, avec des structures interétatiques de plus en plus nombreuses et auxquelles on confie de plus en plus de tâches.
Tout cela contribue à la complexité du conflit israélo-arabe. La tendance au communautarisme rend probablement plus difficile la résolution du problème des réfugiés palestiniens. Si on considérait que les Etats où ils se trouvent sont des Etats nations qui doivent se comporter comme tels, on leur demanderait d’assimiler ces réfugiés et on n’admettrait pas aussi facilement qu’ils soient maintenus dans cette situation d’assistanat sans fin avec la perspective illusoire d’un retour dans un pays qu’ils n’ont pour la plupart jamais vu. Si l’Etat palestinien était censé être un Etat-nation, alors les réfugiés palestiniens qui ne se sont pas assimilés au pays où ils se trouvent s’y installeront et la question de leur “retour” en Israël ne se poserait pas. Le conflit israélo-arabe se réduirait à un problème de délimitation de frontières.
Mais le communautarisme peut également être supraétatique. L’”Ouma” musulmane, qui est censée se tenir aux côtés des Palestiniens, est peut-être une réalité, mais la mise en place d’un ordre international nouveau au lendemain de chacune des deux guerres mondiales était justement censé modifier la réalité. Les Etats mis en place dans le monde arabo-musulman ne sont pas censés obéir à des impératifs communautaires de type religieux. Si le Palistan ou la Malaisie estiment réellement que l’issue du conflit israélo-arabe les concerne, soit, mais les Etats occidentaux n’ont aucune raison valable d’en tenir compte. Vouloir résoudre le conflit israélo-arabe afin de stabiliser les zones tribales du Pakistan est le meilleur moyen de se compliquer la tâche inutilement.
Toute cette activité diplomatique qui n’aboutit à aucun résultat est révélatrice d’un problème plus profond que le conflit du Moyen Orient, et ce problème est celui de l’ordre international. Ce qui a progressivement émergé depuis le traité de Westphalie est un ordre international basé sur les Etats souverains. Chaque Etat détermine sa propre structure et son propre mode de fonctionnement comme il l’entend, et ne se mêle pas de l’organisation des autres Etats. Tel est le principe fondateur du droit international contemporain et de l’ordre international tel qu’il devrait en théorie être conçu aujourd’hui.
Malheureusement, ce principe de fonctionnement semble ne pas satisfaire tout le monde, ce qui est du reste normal car aucun principe de fonctionnement ne peut satisfaire tout le monde. Le système des Etats souverains est également imparfait. Certains Etats sont instables et n’arrivent pas à maintenir l’ordre sur leur territoire, ce qui peut entraîner des désordres dans les Etats voisins et rendre nécessaire des interventions extérieures. Il arrive que la population d’un Etat croisse de façon excessive et que cela donne lieu à une déstabilisation du pays ou de la région. Il arrive également que la géographie change. Une ressource minérale peut apparaître sur un territoire et donner lieu à des conflits. Et ainsi de suite. Il n’y a pas de “permanences” en politique.
C’est pour cette raison qu’il y a une “communauté internationale”, autrement dit des puissances dont la légitimité tient uniquement au fait qu’elles sont puissantes et qui s’attribuent parfois le droit d’intervenir pour maintenir la stabilité de l’ordre international. Or, même en supposant que ces puissances sont vertueuses et n’interviennent pas en réalité pour satisfaire des intérêts propres, leurs moyens sont limités et il leur faut passer des compromis. Les Occidentaux n’avaient pas les moyens ou la volonté d’imposer un ordre interétatique parfait dans l’ancienne Yougoslavie, donc ils ont construit le Kosovo semi-indépendant et l’ensemble plus ou moins informe qu’est aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine.
Le problème étant ainsi posé, quelles sont les perspectives ? On peut toujours essayer de faire de la “grande histoire” en décelant des tendances “lourdes” au cours du dernier siècle. C’est cependant assez risqué et les tendances les plus “lourdes” sont parfois invisibles pendant très longtemps. Même en connaissant bien les cent dernières années, les cinq prochaines demeurent complètement imprévisibles.
Ce que l’on peut cependant observer, c’est que les modèles d’organisation du système international n’évoluent pas en douceur. C’est plutôt à l’occasion de grandes guerres que les cartes sont redistribuées. Le traité de Westphalie n’aurait pas eu le même poids s’il n’avait pas mis fin à la Guerre de trente ans. Les signataires avaient pleinement conscience de ce que le traité était censé prévenir. Ce n’était pas un chiffon de papier.
Si un système international vieillit et devient inadapté, il y a des chances pour qu’il finisse par être remis en question, et qu’il le soit véritablement. Le système actuel, toujours basé sur la souveraineté des Etats mais complété par le système onusien, sera probablement remis en question un jour, et cette remise en question ne prendra sans doute pas la forme d’une simple demande de réforme des institutions internationales. Ce à quoi nous risquons d’assister sera probablement plus brutal. Il pourrait s’agir par exemple d’une course généralisée à l’armement nucléaire, scénario que rendrait plus probable une attitude passive vis-à-vis de l’Iran et des autres proliférateurs comme la Corée du Nord. Mais il peut se passer bien d’autres choses.
Tout cela peut arriver pendant que la “communauté internationale” perd son temps à essayer de résoudre un conflit mineur qui n’a en réalité besoin d’aucune résolution immédiate, le statu quo étant généralement beaucoup plus “viable” que les plans de paix qui sont régulièrement soumis. Mais le conflit israélo-arabe constitue également une démonstration en miniature des faiblesses du système international actuel. C’est peut-être ce que la “‘communauté internationale” a du mal à supporter.