JBollocks
Une organisation du nom de “JCall” a lancé une pétition. L’objet de cette pétition est le suivant : sont invités à la signer les juifs européens et il s’agit apparemment de demander à l’Union européenne de faire pression sur Israël afin de faire en sorte que la paix avec les Palestiniens soit conclue, ce qui est d’après les auteurs de la pétition conforme à l’intérêt d’Israël, tandis que le “soutien inconditionnel” ne l’est pas.
Ils ne vont pas jusqu’à dire de façon explicite que l’Union européenne ou le parlement européen soutiennent Israël inconditionnellement, mais c’est tout de même ce que la pétition dit de façon implicite.
Il est assez décevant de trouver Finkielkraut parmi les signataires. Il a déjà été mieux inspiré. Les autres signataires sont généralement des imbéciles, qu’il s’agisse de BHL ou de Brauman, donc mis à part la présence de Finkielkraut, on est en présence d’un groupe de juifs honteux qui cherchent à se faire pardonner d’être ce qu’ils sont. Brauman avait déjà signé une pétition du même genre vers 2000, avec des gens comme Halimi ou Morin, et dont le contenu pouvait en gros se résumer ainsi : ” nous, on n’est pas avec eux”.
“Eux”, c’est Israël. Israël est en guerre plus ou moins permanente avec ses voisins arabes depuis toujours, et un certain nombre de gens en Europe soutiennent les Arabes pour des raisons variables : soit ils sont très à gauche et sont par conséquent contre Israël, soit ils sont arabes, soit ils sont antisémites, soit ils font confiance au JT, etc. Ces gens peuvent avoir tendance à voir d’un mauvais oeil les juifs parce que les juifs se sentent souvent proches d’Israël.
Cela est un fait, mais ce fait est souvent traité comme s’il s’agissait d’une opinion. On expliquera qu’il n’y a pas de raison que les juifs se sentent proches d’Israël, qu’un tel sentiment s’identifie à une forme plus ou moins atténuée de trahison vis-à-vis de la France (ou du pays concerné), ou que c’est du communautarisme. En réalité, c’est simplement un fait brut. Beaucoup de juifs se sentent proches de l’État juif parce qu’ils savent que beaucoup de ses habitants ont une expérience proche de la leur et qu’ils peuvent les rejoindre quand ils le souhaitent. C’est ainsi. On peut leur en faire le reproche autant qu’on le voudra, ça n’y changera strictement rien.
Il y a aussi des gens qui écrivent des livres pour “dénoncer” cette réalité en l’expliquant par une sorte de complot israélien. C’est le cas d’un bouquin manifestement nul dont le titre était plus ou moins “le hold-up sur la communauté juive” ou quelque chose comme ça, et qui expliquait que les juifs français étaient victimes de la propagande sioniste qui leur faisait croire tout un tas de choses afin qu’ils soutiennent Israël et finissent si possible par s’y installer.
Mais tout ça a très peu d’importance parce que la réalité est ce qu’elle est, et la réalité est que les juifs se sentent généralement proches d’Israël. Et parmi ceux dont ce n’est pas le cas, beaucoup se sentent très concernés par ce qui s’y passe. C’est le cas de gens comme Brauman, Halimi ou Morin qui passent une partie notable de leur temps à dire du mal d’Israël, et dans la mesure du possible à lui en faire. Mais ces gens ne verront pas leur propre comportement comme manifestant un quelconque “communautarisme”, bien qu’ils soient capables de signer des pétitions plus ou moins réservées aux juifs, comme celle de “JCall” ou celle de 2000.
Les initiatives de ce type visent principalement pour leurs auteurs à se distinguer. Ils font cela de deux façons.
- Ils se distinguent des autres juifs en se désolidarisant d’eux. Ils estiment par conséquent avoir moins de chances d’être attaqués, non pas tant physiquement qu’intellectuellement. Ils disent qu’ils se désolidarisent d’Israël, mais ils se désolidarisent surtout de tous les juifs européens qui soutiennent Israël. Les personnalités comme Morin ou Halimi supportent sans doute assez mal d’être considérés comme méchants par leurs amis de gauche, donc ils prennent les devants.
- Ils se distinguent d’une façon plus positive en accroissant leur propre valeur. Comme la plupart des juifs soutiennent Israël, un juif qui s’y oppose a une valeur particulière aux yeux des organisations anti-israéliennes. Il sera par conséquent invité plus ou moins fréquemment à parler publiquement et on le qualifiera généralement de “courageux”.
Voilà donc ce qu’ont en tête la plupart des signataires de cette pétition. Ce n’est pas la peine d’être télépathe pour s’en rendre compte. Ils sont assez transparents.
Quant au contenu de cette pétition, il est de la même insondable idiotie que celui des centaines de pétitions du même genre qui ont été distribuées depuis la création d’Israël. Il s’agit de demander aux lecteurs d’être contre Israël. Les raisons invoquées sont assez secondaires puisque la finalité du texte est de distinguer ses signataires et pas de convaincre qui que ce soit. Il y a cependant des différences de degrés entre les différentes pétitions anti-israéliennes.
Celle de “JCall” est de ce point de vue plutôt modérée puisqu’elle est censée viser à défendre les intérêts d’Israël, mais attention : ses “véritables” intérêts.
Les intérêts “apparents” d’Israël consistent essentiellement à protéger la population israélienne et à éviter de la mettre en danger en plaçant l’ennemi dans une position avantageuse sans garanties de sécurité sérieuses.
Mais les intérêts “véritables” d’Israël consistent à faire aux Arabes des concessions très importantes sans contrepartie particulière.
Les signataires de la pétition de “JCall” savent parfaitement distinguer les intérêts véritables et apparents d’Israël, contrairement aux Israéliens. Ces derniers sont peut-être idiots, à moins qu’ils n’aient pas envie de défendre leurs propres intérêts. En tout cas, quelque chose les empêche de voir ce que les “JCallers” voient parfaitement concernant les intérêts à long terme d’Israël. Peut-être le fait de vivre sur place, de connaître la région, d’être chaque jour confronté à l’adversaire, à moins que ce ne soit la connaissance approfondie de l’histoire d’Israël et des précédentes tentatives de règlement du conflit depuis 1917. Tout cela peut brouiller la vue, tandis que le fait d’avoir lu Ilan Pappé et de faire des tirades sur les frères ennemis Israël et Ismaël procure une clarté d’esprit sans laquelle on ne comprend apparemment rien.
En attendant, ces signataires sont suffisamment sûrs d’avoir raison là où les Israéliens ont tort pour estimer que cela n’a pas grand intérêt d’essayer de convaincre ces derniers, qui de toute façon ne comprennent rien à rien. Mieux vaut les forcer à faire ce qui est bon, et c’est pour cette raison que la pétition demande que des pressions soient exercées sur Israël. Lesquelles exactement ? La pétition ne le précise pas. Pourquoi seulement sur Israël et pas sur les Arabes ? Parce que les signataires estiment probablement qu’en tant que juifs, ils peuvent prendre la responsabilité de demander qu’on nuise à d’autres juifs. On sent que Morin et Halimi souffrent au plus profond de leur chair quand ils demandent une telle chose. Comment ne pas sympathiser avec des gens aussi désintéressés et disposés à un aussi grand sacrifice personnel ? Comment ne pas s’incliner devant tant de noblesse ?
Mais il est un peu trop facile d’ironiser sur ce sujet. Cette pétition n’a strictement rien d’original ni de nouveau, et ce qui est ici remarquable est plutôt qu’on en ait fait un événement en dépit de sa profonde banalité et du manque d’intérêt de son contenu. Le métier d’intellectuel est devenu aussi routinier que celui de postier ou d’artiste et ce que produit cette profession est désormais dépourvu du moindre intérêt. La pétition de “JCall” est une illustration parmi beaucoup d’autres de cette évolution.