L’antiracisme est un totalitarisme

11 March 2010

Une caractéristique du totalitarisme est qu’un ennemi du régime le reste éternellement. On ne peut pas se rallier à un régime totalitaire quand on a été son adversaire, parce que si on a été un jour son adversaire, on peut toujours le redevenir. De même, quelqu’un qui ne fait a priori pas partie des soutiens attendus du régime sera toujours suspect, et un suspect est un ennemi, donc il le reste. En un mot, dès lors qu’on n’est pas quelqu’un de sûr, on peut faire ou dire ce que l’on veut, on ne s’attirera jamais la confiance du régime.
Longuet vient de faire une expérience du même ordre avec le totalitarisme antiraciste. L’antiracisme n’a pas pris la totalité du pouvoir à ce jour, mais il en a pris une partie.L’idéologie antiraciste est obligatoire. Il est interdit d’être raciste, du moins publiquement. Les propos racistes sont sanctionnés par la loi. L’antiracisme a investi le droit, ce qui est déjà un problème puisque le racisme est du domaine de la pensée et que le droit n’a pas vocation, en principe, sous un régime autre que totalitaire, à régir la pensée des gens.
Mais en dehors du droit, l’antiracisme exerce également une hégémonie sur la société. Dénoncer quelqu’un pour racisme semble plutôt bien vu. Un raciste doit être traité comme un paria. C’est du moins ainsi que le débat public se déroule en France. Est-ce que la société obéit aux mêmes règles ? Non. Les gens qui sont racistes émettent leurs opinions discrètement, voilà tout.
Mais surtout, dans le cadre des débats publics, on est traité comme un raciste dès que l’on est suspect de racisme. Longuet vient d’en faire l’expérience. Il a voulu suggérer qu’on nomme à la tête de la Halde un blanc, non pas parce qu’il préfère les blancs mais parce qu’il trouve qu’un blanc serait bien placé pour prendre la direction d’une organisation censée, paraît-il, faciliter l’accueil des non-blancs. Ou quelque chose comme ça. L’expression qu’il a employée est : « issu du corps français traditionnel », ce qui ne veut rien dire en français et signifie quelque chose comme « blanc ». C’est le même genre d’expression que « issu de la diversité » sauf que cette dernière expression signifie « non blanc ». Longuet voulait dire : « non issu de la diversité », mais quelque chose l’a retenu de s’exprimer ainsi, peut-être le souhait de s’exprimer dans quelque chose qui se rapproche encore un peu de la langue française.
Pour en revenir au fond, Longuet a remarqué que si c’est un arabe qui se retrouve à la tête d’un organisme dont la mission est de favoriser les non-blancs, les blancs risquent de commencer à trouver que tout cela va un peu loin. La Halde n’est évidemment pas censée être un tel organisme, si on prend au sérieux les discours officiels et les textes juridiques, mais on passe un peu pour un benêt quand on fait cela.
Bref, Longuet ne pensait manifestement pas à mal. Pour déduire de ses propos qu’il est raciste, il faut également supposer qu’il est très sournois, qu’il pense que les blancs ont intérêt à contrôler la Halde pour la rendre inefficace ou avec des intentions du même ordre.
Il est parfaitement évident pour n’importe quelle personne dotée d’un cerveau que Longuet n’a pas prononcé de propos raciste, du moins dans le sens où ce terme est aujourd’hui employé. En réalité, son propos était évidemment raciste puisqu’il proposait d’adopter la race, quoique de façon sous-entendue, comme critère de choix pour une nomination. Mais ce racisme-là n’est pas celui visé par l’antiracisme, au contraire. L’antiracisme aujourd’hui consiste à choisir les gens, à les favoriser ou les défavoriser en fonction de leur race. L’antiracisme revendique des statistiques ethniques, des quotas, des réparations financières pour l’Afrique, et ainsi de suite.
En revanche, pour ce qui concerne le racisme « traditionnel », celui qu’est censé combattre l’antiracisme, Longuet en est innocent de façon absolument évidente. Il n’a pas prononcé de propos raciste de type “heures-les-plus-sombres”.
Mais on pouvait avec beaucoup de mauvaise foi faire semblant de le croire, ce qu’on fait un certain nombre de gens, et cela a suffi pour que Longuet devienne suspect. C’est ainsi qu’il a rejoint un club dont l’effectif devient assez important. Dès lors que Longuet est suspect, beaucoup de gens l’attaquent parce qu’ils sentent que ce n’est pas risqué et parce qu’ils en ont envie par ailleurs. Longuet est censé être un libéral, ce qui justifie aux yeux de beaucoup de gens son annihilation.
Finkielkraut a fait à peu près la même expérience : en mettant des mots bout à bout, les médias s’étaient débrouillés pour produire une déclaration qui aurait vaguement pu sembler comporter des sous-entendus racistes si le contexte avait été complètement différent. Ce pauvre Finkielkraut a donc été transformé du jour au lendemain en icône raciste. Les recherches Google donnaient du “Finkielkraut le négrophobe” ou ce genre de choses. Un bouquin sur l’histoire du racisme en France le faisait figurer sur sa couverture (et même peut-être dans le sous-titre, “de X à Finkielkraut”). Et ainsi de suite. Quand on est suspect, c’est ainsi. D’ailleurs, Finkielkraut avait quelques années auparavant pris la défense de Renaud Camus qui était accusé d’antisémitisme, accusation complètement idiote, mais qui avait abouti à la production de dizaines d’articles d’opinion d’une grande gravité sur la bête immonde. Les volontaires pour prendre la défense de Camus avaient été d’une très grande discrétion. Finkielkraut avait été un des seuls et c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il a quelques années plus tard subi le même sort que Camus.
Intervenait également dans son cas le fait d’avoir défendu Israël, et surtout d’avoir constaté l’existence d’un antisémitisme étroitement mêlé à l’opposition à Israël. Or, cet antisémitisme-là ne fait pas partie de ce que l’antiracisme se propose de combattre. Au contraire, l’antiracisme en fait généralement la promotion. L’antiracisme a donc sanctionné Finkielkraut.
L’antiracisme est une idéologie totalitaire. Cette idéologie n’a pas grand-chose à voir avec la lutte contre le racisme, dont elle fait au contraire la promotion. En bonne idéologie totalitaire, elle se révèle nuisible à ce qu’elle prétend défendre. L’antiracisme est une idéologie autoritaire, qui engendre des lois autoritaires et des comportements autoritaires. C’est une idéologie dangereuse pour tout le monde parce que plus cette idéologie est dominante, plus chaque individu devient a priori suspect, et celui qui oublie de rappeler au détour d’une phrase qu’il est antiraciste risque d’être sourdement et sournoisement mis à l’écart. C’est ainsi que l’idéologie antiraciste a progressé. Pas du tout en cherchant à convaincre les gens de ne pas être racistes, mais en leur désignant des racistes à bannir et en faisant comprendre que quiconque ne participait pas au bannissement devenait lui-même suspect. L’antiracisme est une idéologie de guerre civile. Et cette idéologie est en train de gagner.

Journée du bien-être moral

9 March 2010

C’était hier le 8 mars, et le 8 mars est paraît-il la date de la « journée de la femme ». Il semblerait également que la première « journée de la femme » ait eu lieu le 8 mars 2010, en conséquence de quoi nous en avons célébré hier le centenaire.
Mais contrairement à d’autres commémorations, celle-là semble avoir eu leu dans une atmosphère pessimiste. Apparemment, il y a encore beaucoup de « progrès » à faire et la vie des femmes est encore extrêmement dure. Les femmes sont toujours opprimées. Les « machos », une « race qu’on n’a malheureusement pas encore exterminée » selon Morano, sévissent plus que jamais. En d’autres termes, nous sommes partis pour de nouvelles « avancées » législatives, et comme il est plus que probable que les femmes seront encore opprimées pendant un certain temps malgré ces mesures, il faudra probablement en prendre d’autres.
D’un autre côté, ce pessimisme est contrebalancé par une forme d’optimisme qui consiste non pas à envisager l’avenir comme meilleur que le présent mais à envisager le passé comme pire que le présent.
Il est en effet entendu que les femmes vivaient littéralement en enfer autrefois, c’est-à-dire avant les grandes lois qui ont permis au moins d’entamer leur libération. Il s’agit bien entendu de la loi Veil sur l’avortement, de la loi sur la parité de 1998 et d’un certain nombre d’autres dispositions.
Ainsi, il faut retenir de tout cela que si des progrès ont été faits, beaucoup reste à faire.
C’est la même chose dans un certain nombre de domaines. En matière d’environnement, de racisme, de lutte contre la tabagie ou de droits des homosexuels, « ‘il y a eu des avancées mais beaucoup reste à faire ».
En principe, ce discours extrêmement consensuel pourrait prêter le flanc à un certain nombre d’objections assez faciles. Par exemple, comment se fait-il que « beaucoup reste à faire » malgré toutes ces « avancées » ? Cela fait trois ou quatre décennies que des lois sont votées et que des mesures sont prises, et l’État est censé être capable de « changer la société », donc comment se fait-il que la société soit encore aussi invivable ?
Mais nous sommes ici dans le domaine de la pure incantation. Le raisonnement logique n’a pas sa place ici. Émettre une objection logique n’est pas très bien vu parce qu’il s’agit de se sentir bien et de se conforter mutuellement.
Prenons la loi sur la parité. En 1988, le conseil constitutionnel avait invalidé une disposition législative qui visait à instaurer un quotas de femmes pour certaines élections locales. Ce faisant, il appliquait la constitution et notamment ses dispositions concernant la liberté de candidature. Le principe de l’élection libre, autrement dit. Quand on accepte ce principe, on accepte du même coup que les candidats qu’on soutient ne seront peut-être pas élus et que les dirigeants ne seront peut-être pas ceux qu’on a choisi personnellement. Tout le monde comprend parfaitement ce principe depuis très longtemps.
Mais pour les mouvements féministes, ce n’était pas le problème : il leur fallait des femmes parmi les dirigeants, et c’est tout. Les politiciens ont décidé d’obéir et les parlementaires ont voté à l’unanimité la disposition constitutionnelle qui permettait de mettre en place la loi sur la parité et qui commençait par une formule du genre : « rien de ce qui précède n’empêche de … ». Autrement dit, la logique interne de la constitution et du système démocratique n’a strictement aucune importance, ce qu’on veut, c’est mettre des femmes au pouvoir.
Parmi les arguments des partisans de la parité électorale figurait l’idée qu’il s’agissait d’une mesure transitoire et que le jour où suffisamment de femmes occuperaient des postes politiques, on abrogerait cette mesure. Cet argument a bien entendu été complètement oublié : la parité est là pour rester.
Le débat sur cette loi avait été d’une rare indigence. Les partisans de la loi disaient qu’il n’y avait pas assez de femmes mais ne se donnait pas la peine de préciser ce que signifiait « assez ». Apparemment, « assez », c’est la moitié.
Ils expliquaient que les femmes n’étaient pas correctement « représentées » s’il n’y avait pas autant de femmes au parlement et dans les conseils locaux que parmi la population, mais ils n’expliquaient pas pourquoi un homme ne pouvait pas représenter une femme.
Depuis que cette loi a été votée, elle est généralement présentée comme un des piliers de notre belle démocratie. Pourtant, les pays comme la Suède, où les politiciens sont très souvent des femmes et qui sont généralement cités comme l’exemple dont nous devons nous inspirer, n’ont jamais voté de loi sur la parité.
Les partisans de la parité n’ont jamais cherché à expliquer la faible « représentation » des femmes en France. Ils ont jugé que ce n’était pas la peine d’essayer de comprendre un phénomène si on pouvait y mettre fin par une loi. L’explication vers laquelle tendaient leurs discours était que les Français sont des « machos » qui empêchent les femmes d’accéder aux postes auxquels elles devraient normalement pouvoir prétendre, mais personne ne s’est donné la peine de démontrer l’existence de ce « machisme ». S’il y a moins de femmes députés en France qu’en Italie, par exemple, cela devrait signifier que les Français sont plus « machistes » que les Italiens. Et si la « race » des machos doit par ailleurs être « exterminée », Morano risque d’avoir beaucoup de travail.
Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Ce qui vaut en matière de féminisme vaut également en matière d’antiracisme, d’environnement ou à propos d’autres sujets à la mode. La discussion logique ou informative n’a pas sa place ici. Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des gens qui recherchent le bien-être moral personnel et qui voient dans ces campagnes un moyen de l’obtenir plus simple que celui consistant à réellement faire le bien, ce qui peut demander du temps et des efforts. Il est beaucoup plus simple d’utiliser l’État puisqu’il procure à ceux qui le dirigent ou à ceux qui élisent les gens qui le dirigent un bien-être moral dont le coût est réparti sur l’ensemble de la société, ainsi que sur les générations futures.
Le problème, c’est que tout a malgré tout un coût. Les mesures autoritaires concernant le racisme, les droits des femmes ou l’environnement en ont un. En matière de racisme, on limite la liberté d’expression et on incite les gens à s’intenter des procès plutôt que d’argumenter. On a notamment donné la pouvoir à des associations dont aucun membre n’a été élu de harceler par le moyen de procédures judiciaires les individus qui disent ou écrivent des choses qui pourraient à la limite être décrites comme incitant à la haine raciale, même s’il est évident pour toute personne dotée d’un cerveau que ce n’est absolument pas le cas. En conséquence, il règne désormais en France une autocensure inconnue depuis la libération.
En matière d’environnement, il est inutile de rappeler le coût pharaonique des mesures prises depuis quelques années dans ce domaine ni l’inutilité qui les caractérise le plus souvent.
Quant aux femmes, il est maintenant question de sanctionner les entreprises qui n’assureront pas l’égalité salariale « à compétences égales », et Sarkozy avait même envisagé pendant la campagne de 2007 des sanctions pénales pour leurs dirigeants. Le pire, c’est qu’il en est capable.
La formule « à compétences égales » mérite qu’on s’y arrête brièvement. C’est l’État qui sera censé évaluer les compétences des gens. Comment évaluer les compétences d’un individu ? Il y a plusieurs méthodes possibles.
On pourrait l’évaluer par sa production, mais on risquerait de s’apercevoir que les entreprises rémunèrent effectivement les gens en fonction de leur production, du moins la plupart du temps, ce qui est probablement le cas, à moins que les entreprises n’aient envie de faire des mauvais choix économiques et de perdre de l’argent. Donc on ne procèdera probablement pas ainsi. D’ailleurs, ce qui est en jeu ici, c’est la « compétence », c’est-à-dire ce que peut théoriquement faire un employé, pas ce qu’il fait réellement.
Les entreprises vont donc devoir payer les employés en fonction de ce qu’ils sont capables de faire, et non pas de ce qu’ils font. Leur capacité sera probablement mesurée d’après leurs diplômes. Les entreprises seront donc censées fonctionner plus ou moins comme la fonction publique ou comme les secteurs régis par des conventions collectives très contraignantes. Cela aura évidemment un coût.
En bref, les utopies gauchistes des années soixante-dix, qui pouvaient sembler « sympathiques » dès lors qu’on juge les gens d’après leurs intentions proclamées plutôt que leurs actes, ont fini par devenir des politiques quand les jeunes « idéalistes » qui y adhéraient ont été en âge d’exercer des responsabilités, et dans la mesure où ils ont eu suffisamment d’ambition personnelle pour y parvenir. Apparemment, cela a souvent été le cas.
Mais comme ces gens sont restés « fidèles à leurs idéaux », leur besoin de bien-être moral n’ayant apparemment pas diminué, ils ont entrepris de les appliquer réellement. Aussi longtemps que nos dirigeants éprouveront ce besoin de bien-être moral, ils continueront à prétendre résoudre des problèmes imaginaires par des mesures désastreuses pour tout le monde. C’est pour cela qu’on continuera à constater chaque année que « des progrès ont été faits » mais que « beaucoup reste à faire ».

Identité nationale et République

8 March 2010

Une partie des problèmes posés par le “débat sur l’identité nationale” venait de ce que ce “débat” n’était rien d’autre qu’un gadget politique, une autre partie de ces problèmes était due à l’incapacité de la gauche française à produire une idée autre qu’un rapprochement entre ce que fait la droite et les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. En fin de compte, la plupart des bavards de France se sont ralliés à la doctrine de Depardieu, qui consiste à estimer que l’identité nationale française, on n’en a rien à foutre.
Si toutefois on veut bien se demander si une telle chose existe et en quoi elle peut consister, le fait est que la question est assez complexe. Par exemple, si on compare la France aux États-Unis, on s’aperçoit que ce qui fait l’identité nationale américaine peut à peu près entièrement être rattaché à la révolution américaine. La révolution américaine fonde le pays, lui donne sa philosophie politique et sa constitution. Depuis la révolution, la population américaine a été multipliée par une centaine, le territoire par un facteur plus ou moins du même ordre, la petite colonie côtière qu’était ce pays est devenue la première puissance mondiale et il y a eu un certain nombre d’événements, mais les immigrants qui s’installent aux États-Unis aujourd’hui et qui deviennent américains adoptent à peu près la même “identité nationale” que ceux qui faisaient la même chose vers 1900.
La France est une nation plus ancienne dont l’histoire est plus tortueuse. La fondation du pays a dû avoir lieu plus ou moins entre Clovis et Hugues Capet, il n’est pas certain qu’il y ait une philosophie politique dominante et le système politique change généralement au bout de quelques décennies.
Le cliché le plus fréquemment utilisé par les gens qui ont participé au débat sur l’identité nationale était peut-être celui qui consistait à dire que l’identité française, c’est la république. Cela pose un certain nombre de problèmes.
D’abord, cela signifie que l’Italie, la Pologne, les États-Unis ou la Russie sont la France, puisque ce sont des républiques. Si l’on admet qu’il faut entendre le mot “république” comme désignant non pas simplement le système politique républicain mais une philosophie politique “républicaine”, alors la Hollande du XVIIe siècle est la France et nous ne sommes pas beaucoup plus avancés.
Quand on entend dire que l’identité française, c’est la république, le mot “répubique” renvoie à une doctrine politique qui mélange certaines idées des fondateurs de la république avec des idées radicales ou jacobines. On y trouve à la fois les idées libérales qui ont inspiré la déclaration de 1789, celles des radicaux sur la laïcité, une dose variable de robespierrisme ou de bonapartisme et, assez souvent, une dose variable de socialisme. En fait, si on songe aux gens qui se disent aujourd’hui “républicains”, l’idée républicaine inclurait également l’antiaméricanisme et l’admiration pour Saddam Hussein. Bref, le contenu de l’idée “républicaine” n’est pas très clair.
Mais même s’il l’était, la “république” pourrait assez difficilement définir l’identité française, puisque cela signifie que la France n’a pas été fondée avant 1789 et qu’elle a ensuite cessé d’exister par intermittences. Si la fondation de la république française avait été la conclusion d’une évolution inéluctable résultant elle-même de la volonté quasi unanime des Français, on pourrait peut-être à la limite soutenir cela, mais ce n’est absolument pas le cas. La réalité est que les Français n’ont jamais approuvé la république par un vote quelconque. Ce qu’ils ont fait de plus proche d’une adoption majoritaire de la république a consisté à voter pour les partis “républicains” aux législatives de 1877, mais le régime en place à ce moment-là n’était formellement républicain que parce qu’il n’y avait plus de monarque, le prétendant ayant refusé de devenir un monarque “constitutionnel”. Le compromis de 1873 n’était absolument pas un choix idéologique en faveur des idées “républicaines” mais une sorte d’accord général sur le fait qu’il n’y avait pas beaucoup de différences entre une république conservatrice et une monarchie constitutionnelle libérale. La fonction de président de la République n’était qu’un emplacement pour l’éventuel futur roi. La révolution française était en principe bel et bien terminée, et elle s’est terminée par un match nul.
C’est par la suite que les radicaux, puis les socialistes, ont remis en question ce compromis et ont radicalisé le système politique français de façon à le rendre plus réceptif à leur projet de société. Mais cette évolution politique ne définit pas l’identité nationale française, au contraire. Ce qui définit l’identité nationale, c’est justement ce qui n’est pas affecté par les évolutions politiques.
Il n’est pas vraiment étonnant que les dirigeants politiques français soient à peu près tous d’accord pour affirmer que l’identité nationale, c’est la république. Quand ils disent cela, ils défendent leur régime et ils le défendent d’autant plus facilement qu’à peu près personne en France n’y est opposé. Ce n’est d’ailleurs absolument pas le problème. Ce n’est pas du tout la peine d’avoir envie de revenir à la monarchie pour trouver que le le régime républicain ne définit pas l’identité française, et encore moins l’idéologie “républicaine”.
Les éléments qui forment l’identité française sont les éléments de l’histoire de France qui ont laissé des traces, même si on ne s’en souvient plus précisément, et même si on n’en a jamais entendu parler. Il est donc difficile de contester que la révolution française en fait partie, mais au même titre que ce qui l’a précédée. Les traditions dont l’origine est depuis longtemps oubliée en font également partie, de même que celles qui ont été forgées assez récemment mais qui ont été acceptées. Tout ce qui influe sur le comportement et la façon de voir le monde des Français fait partie de l’identité française, et une personne qui veut devenir française le voudra parce qu’elle aura envie d’adopter cette vision du monde.
Du coup, on comprend peut-être un peu mieux pourquoi le pouvoir politique est aussi timide avec cette notion. C’est une chose de “lancer un débat” dans le but de limiter le score électoral de l’extrême-droite, c’en est une autre de poser sincèrement une question dont la réponse peut avoir des conséquences politiques difficiles à prévoir.
Ce que peut révéler une réflexion un peu poussée sur le sujet de l’identité nationale française, c’est que le régime républicain n’est qu’une étape dans une succession de régimes politiques et que malgré toute la pompe relativement ridicule dont il s’entoure, il ne peut pas s’approprier une histoire nationale qui le dépasse d’assez loin. Le pays dont il est question peut s’appeler officiellement la “République française”, il n’existerait pas sans ce qui a précédé la république. D’une façon moins dramatique, la “république française” n’est pas fondamentalement mieux assise que ne l’était l’URSS, et tenter de définir l’identité nationale française par une sorte de fouillis idéologique n’éclairera pas grand-monde et ne donnera pas spécialement envie aux immigrants de s’assimiler. D’une façon assez amusante, cette façon de définir l’identité française a même abouti par le passé au résultat inverse quand les élites coloniales ont retourné ces idées contre le colonisateur français. Qu’est-ce que les élites immigrées font aujourd’hui des idées révolutionnaires et “républicaines” ? Il arrive qu’elles tirent parti des “grandes avancées républicaines” comme le statut des associations, par exemple, ou encore l’égalité “réelle” des socialistes, pour faire exactement le contraire de ce qu’attendent d’elles les “républicains” qui se disent par ailleurs favorables à l’assimilation. Après tout, revendiquer des avantages pour soi-même en se réclamant de l’”intérêt général”, défini comme étant n’importe quoi sauf la somme des intérêts individuels, cela n’est peut-être pas spécialement conforme à l’identité française mais c’est certainement proche de la tradition “républicaine” militante des radicaux et des socialistes.
Bref, si les Français veulent en savoir plus sur leur “identité nationale”, ils ont d’abord intérêt à considérer cette question comme étant avant tout d’ordre historique et pas idéologique. On passe trop de temps en France à “reconnaître” les événements historiques et à leur attribuer des valeurs positives ou négatives. On ferait mieux de commencer par les connaître et d’admettre qu’on ne peut de toute façon pas les annuler. Ce qui a eu lieu a eu lieu, et quand les gens se souviennent d’un événement et en tiennent compte, on ne peut pas les forcer à l’oublier. Pour cette raison, l’identité nationale française ne comporte pas que des choses plaisantes, mais rien n’empêche de tirer des leçons des éléments déplaisants qu’elle comporte. L’identité nationale n’est pas un dépliant publicitaire, c’est une sorte de mémoire collective dont on peut tirer de bonnes ou de mauvaises choses.
Ensuite, ils ont intérêt à admettre que la France n’est pas la république française. Son histoire ne commence pas en 1789, de même que la révolution n’est pas un “bloc” qu’on “accepte” ou qu’on “rejette” d’un seul coup. Or, de nos jours, non seulement les Français ont tendance à voir favorablement le siècle de guerres civiles et extérieures qu’a été la révolution française, mais ils ont adopté comme fête nationale le 14 juillet et célèbrent tous les ans le lynchage complètement inutile qui a transformé la révolution française en guerre civile alors qu’elle avait jusque-là pris la forme d’un processus politique pacifique et potentiellement très profitable.
En fin de compte, en lançant ce débat, Besson a sans le vouloir remis à l’ordre du jour un problème récurrent et finalement assez complexe. En réduisant l’identité française à la république, on embrigade les Français d’une façon très sournoise au service d’une cause qu’ils n’ont jamais défendue. Ce serait très bien que cela cesse et que la “République française” redevienne “la France”, même si elle conserve son régime, ce qui n’est pas le problème.
Mais évidemment, tout cela n’a probablement pas spécialement frappé les conseillers en communication qui se sont occupés de ce “dossier”. Le plus probable est qu’ils n’en ont rien à foutre.

Identité nationale , assimilation et heures-les-plus-sombres

4 March 2010

Aujourd’hui, lancer un débat sur « l’identité nationale française » est considéré comme un retour aux heures-les-plus-sombres-de-notre-hstoire.
En quoi ont consisté les heures en question ? Il y a d’abord eu une invasion étrangère particulièrement réussie, puis la mise en place d’un gouvernement de collaboration qui a exécuté et parfois précédé les instructions de l’envahisseur, lesquelles consistaient entre autres à livrer un certain nombre de citoyens français afin qu’ils soient exécutés. Le gouvernement de collaboration a justifié ses actes par une idéologie nationaliste et antisémite, donc quand on parle aujourd’hui de « nation » française ou « d’identité nationale », on est forcément semblable à ce gouvernement. C’est logique.
Les adversaires du gouvernement de collaboration n’étaient pas spécialement opposés au nationalisme ou à l’idée de nation française, mais dans ce domaine, Vichy a gagné. Non seulement c’est à eux qu’on pense aujourd’hui en France quand on entend parler de nation – sauf éventuellement quand l’orateur se réclame d’un gaullisme très traditionnel, mais l’idéologie vichyste a laissé d’autres traces que l’on ne considère cependant pas comme nous ramenant aux heures-les-plus-sombres. L’anglophobie, l’américanophobie, le dirigisme en matière culturelle, ou les exemples plus connus comme les ordres professionnels, par exemple.
Donc, d’une façon assez intrigante, le rejet actuel de Vichy ne s’appuie pas sur ce que Vichy avait d’original mais sur un élément somme toute assez banal de l’idéologie vichyste : le nationalisme. L’ennui, c’est que le nationalisme peut prendre des formes très variées. N’importe qui peut invoquer la nation française et en proposer sa propre définition en affirmant que c’est la seule valable.
Historiquement, le nationalisme a généralement été associé à des mouvements contestataires assez divers, révolutionnaires radicaux, royalistes ou autres. Les nationalistes se disent généralement attachés à une nation en partie imaginaire, et en tout cas différente de ce qu’elle est réellement. Leur nationalisme consiste à essayer de modifier la nation réelle pour la rapprocher de celle qu’ils veulent. Un royaliste va expliquer que la vraie France est celle d’avant 1789, un chevènementiste dira que c’est celle de Robespierre, et ainsi de suite. Cela n’est pas forcément illégitime ou ridicule, mais cela explique la diversité du nationalisme. Le nationalisme n’est pas une idéologie mais un élément parmi d’autres utilisé par plusieurs idéologies.
Maintenant, le nationalisme a mauvaise réputation à cause de Vichy alors que Vichy était le contraire d’une institution défendant la nation. Les collaborationnistes ont justifié leur attitude en expliquant que l’occupation et la collaboration allaient transformer la France en ce qu’elle devait être réellement, mais le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas été crus par tout le monde, surtout à partir de 1944, bien entendu.
Donc pourquoi rejette-t-on aujourd’hui le nationalisme, ainsi que le patriotisme et l’idée même de nation ? Essentiellement parce que l’histoire de la collaboration a été racontée de façon à concentrer les torts sur un courant d’idées particulier, alors qu’ils étaient probablement répartis un peu plus largement. Cela vaut entre autres pour l’antisémitisme, qui n’était pas monopolisé par l’extrême droite, et qui ne l’est certainement pas plus aujourd’hui.
Les vagues d’immigration d’après-guerre ont eu lieu dans ce contexte de culpabilité collective, culpabilité qui n’a apparemment pas été lavée par cette simplification de l’histoire de la collaboration. En fin de compte, nous nous retrouvons avec des populations immigrées nombreuses dont nous ne savons absolument pas quoi faire. Nous ne voulons pas les renvoyer parce que cela nous rappelle la rafle du Vel-d’hiv, même s’il s’agit de clandestins que nous avons parfaitement le droit d’expulser, mais nous ne voulons pas non plus leur demander de s’assimiler parce que cela nous rappelle le nationalisme de Vichy, qui pourtant n’a jamais demandé aux juifs de s’assimiler.
Donc nous inventons des solutions complètement irréalistes qui consistent essentiellement à ne rien demander aux immigrés et à nous obliger nous-mêmes à nous satisfaire de la situation. Si des populations entières vivent en marge de la société française, c’est parce que notre société est diverse. Si cela nous pose problème, c’est parce que nous sommes racistes, et nous devons donc être modifiés.
Dans ce contexte, Besson, dont il est toujours un peu difficile de considérer les motivations comme très nobles, lance un grand débat national sur « l’identité française ».
Concrètement, « lancer un débat », de la part de l’État, consiste à organiser des réunions dans les préfectures pour parler du sujet faisant l’objet dudit débat et à mettre en ligne une sorte de forum. C’est à peu près tout. Le gouvernement n’a pas pris la peine de préciser à quelles questions il fallait répondre.
La gauche s’est instantanément mise en mode « heures-les-plus-sombres », ce qu’elle fait de toute façon à chaque fois qu’un gouvernement de droite est au pouvoir. Elle a reproché au gouvernement de chercher à prendre « les voix du Front national », appliquant ainsi à la politique le mode de raisonnement qu’elle applique à l’économie, selon lequel il existe des catégories immuables entre lesquelles il faut simplement faire des arbitrages. De la même façon qu’il y a des « pauvres » et des « riches » qui sont toujours les mêmes d’un siècle à l’autre, il y a des « électeurs du Front national » qui votent toujours pour le Front national ; et chercher à les convaincre de voter pour soi, c’est devenir soi-même une sorte de Front national.
Cela dit, il est parfaitement exact que c’est ce que la droite à cherché à faire, avec un succès que nous allons bientôt pouvoir mesure.
Tout cela est dommage parce que l’identité nationale est une question d’une grande importance sur laquelle ce serait effectivement une très bonne idée de réfléchir.
Pendant le « débat », la plupart des intervenants ont émis deux sortes d’idées.
Pour les intervenants de gauche, l’identité nationale est un sujet dont on ne doit pas parler. Cela a été exprimé de plusieurs façons, parmi lesquelles une pétition signée par des intellectuels et demandant que le gouvernement « mette fin » au débat, ou encore une déclaration un peu plus lapidaire de Depardieu qui a dit qu’il n’en avait rien à foutre.
Pour les intervenants de droite ou acceptant de donner leur avis, il s’agissait de dire ce qu’ils trouvaient bien en France. Donc il y a eu des listes plus ou moins interminables de choses qu’on trouve en France ainsi qu’un certain nombre d’interventions qui visaient à annuler la question en disant par exemple que l’identité française, c’est les droits de l’homme ou la tolérance vis-à-vis des immigrés. Donc par exemple, dans ce cas, la Suède est la France puisqu’elle est tolérante vis-à-vis des immigrés et qu’elle pratique les droits de l’homme.
Quitte à ce que le gouvernement joue le rôle d’un modérateur de table ronde (et pourquoi pas, après tout, il a bien le monopole des jeux de hasard), il aurait pu au moins essayer de poser des questions pertinentes, c’est-à-dire ayant des chances de susciter des réponses à peu près intéressantes.
Une bonne question à poser était : « qu’est-ce qu’une identité nationale ? », avant de se demander en quoi consiste la française. Comme c’est généralement le cas avec les notions qui sont plus souvent utilisées à des fins de rhétorique politique que pour construire des raisonnements rigoureux, on peut plus ou moins adopter la définition qu’on veut. L’important est qu’elle soit intéressante et qu’on s’y tienne ensuite.
Disons donc que l’identité nationale est ce qui fait qu’on se sent appartenir à une nation. Et disons pendant qu’on y est qu’une nation est une association de fait entre des gens qui se trouvent partager beaucoup de choses, comme des coutumes, des intérêts et un certain nombre d’attributs culturels.
Il est impossible de donner une définition plus rigoureuse de la nation parce qu’une telle définition varierait d’une nation à l’autre. Certaines nations se définissent elles-mêmes par le langage, d’autres par la religion, d’autres par le territoire, et ainsi de suite. On peut d’ailleurs appartenir à plusieurs nations. L’important ici, c’est que l’appartenance à une nation n’est pas un choix, ou du moins pas entièrement. On ne s’inscrit pas à une nation comme on s’inscrit à un club. On en fait partie quand on sait qu’on en fait partie. Généralement, on fait partie de sa nation depuis sa naissance mais il arrive qu’on en change ou qu’on en vienne à faire partie d’une deuxième nation, mais cela suppose une période plus ou moins longue d’assimilation. Il ne s’agit pas simplement d’effectuer des démarches juridiques pour avoir un nouveau passeport, ni même de remplir un certain nombre de critères formels comme le fait de travailler ou de payer des impôts. Il s’agit de le vouloir réellement et d’arriver au stade où on sait qu’on fait désormais partie de la nation en question. C’est ce qu’on appelle l’assimilation.
L’identité nationale est donc le sentiment d’appartenance à la nation. Contrairement à ce que craignent les paranoïaques de gauche, essayer de décrire l’identité nationale ne consiste pas à établir une liste de critères pour vérifier que les immigrés s’y conforment et décider en fonction de ce que l’on constate de les accepter en France ou de les rejeter. Cela consiste à essayer de savoir ce qui peut donner envie aux immigrés de devenir français, et pas seulement d’un point de vue juridique.
Il y a deux sortes d’immigrés. Ceux qui s’assimilent et ceux qui ne s’assimilent pas. Les premiers existent mais dès lors qu’ils sont assimilés, ce ne sont plus des immigrés, sinon dans le sens où ils ont effectivement immigrés, mais cet épisode de leur vie appartient au passé et ne les intéresse plus.. Il est impossible de savoir combien de personnes en France sont des immigrés assimilés parce qu’il n’y a pas vraiment de moyen de les compter, et c’est tant mieux. Ils méritent qu’on les laisse tranquilles.
Ceux qui ne s’assimilent pas ne méritent pas nécessairement qu’on leur fasse des reproches. Pour commencer, nous passons notre temps à leur suggérer de ne pas s’assimiler, par exemple quand nous disons que l’identité française, nous n’en avons rien à foutre. Ensuite, nous leur donnons des incitations matérielles à ne pas s’assimiler. S’ils s’assimilent, ils ne feront plus partie d’une « minorité », donc ils passeront à côté de toutes sortes d’avantages. Même des immigrés qui ont l’intention de s’établir en France de façon définitive et qui n’auraient a priori rien contre l’assimilation complète peuvent se laisser tenter.
Même si l’immigration ne suppose plus aujourd’hui une rupture complète et immédiate avec son pays d’origine – où il est facile de se rendre et qu’on peut joindre facilement, la rupture serait normalement consommée au bout d’une génération ou deux. C’est une chose de rendre visite à son frère en Algérie ou au Mali, c’en est une autre d’aller voir ses cousins au troisième degré. Mais évidemment, si on entretient délibérément des mini États dans l’État, tout devient possible.
Le problème de l’identité nationale et de l’assimilation est le même partout, pour peu qu’on l’examine sous un angle un peu théorique en laissant de côté le camembert et l’accordéon – un élément de l’identité nationale française que je serais le premier à jeter à la poubelle, soit dit en passant. Mais non : pour la gauche, il ne faut pas en parler ; et pour la droite, l’identité nationale n’est qu’un objet publicitaire confié à des conseillers en communication analphabètes.
Enfin, il y a la question sous-jacente de l’Islam qui joue en France le rôle d’une idéologie influente et opposée à l’assimilation. C’est un sujet plus vaste et assez complexe. Il n’y a pas de solution évidente au problème posé par le fait que beaucoup d’immigrés obéissent à une doctrine qui leur prescrit de ne pas s’assimiler et de procéder à une conquête progressive du territoire sur lequel ils s’établissent. Il y a manifestement beaucoup de nuances à apporter à ce jugement. Tous les musulmans ne voient probablement pas les choses ainsi et l’Islam peut probablement être interprété et pratiqué d’une autre manière, mais c’est tout de même ainsi que se pose généralement le problème.
Raison de plus pour essayer de clarifier la question de l’identité nationale et de l’assimilation. D’autres choses méritent d’être clarifiées en matière d’immigration, comme par exemple le rôle censé être joué par la loi. Sans être d’un légalisme excessif, on est quand même en droit de se demander si la meilleure réponse aux problèmes posés par l’immigration consiste à s’attacher les mains dans le dos et à s’interdire d’expulser les clandestins, ou encore à s’obliger à pratiquer le regroupement familial par l’adhésion à des conventions internationales qui se mêlent clairement de ce qui ne les regarde pas. Si on commence par décréter que les Français ne peuvent pas décider de qui a le droit de s’établir en France, il y a assez peu de chances pour qu’ils soient capables de donner un avis intéressant sur des problèmes tels que l’identité nationale.
Le débat va probablement se poursuivre d’une manière ou d’une autre, mais c’est un débat malheureusement faussé par la peur des responsabilités. Le régime démocratique suppose que les citoyens soient capables de prendre des décisions difficiles quand cela s’impose et d’en assumer les conséquences. Un pays infantilisé comme la France n’est tout simplement pas capable d’affronter des problèmes importants et complexes comme l’immigration.

Le mid-term français continue

3 March 2010

Les élections régionales peuvent être vues sous deux angles : soit comme des élections locales, soit comme des élections nationales. Elles ressemblent à des élections nationales parce qu’elles ont souvent lieu à mi-mandat, c’est-à-dire au moment où le gouvernement est susceptible de changer sa politique afin de gagner les élections nationales à venir. Comme ces élections – les législatives et la présidentielle – sont désormais à peu près simultanées, l’enjeu est important. Ce qui le rend encore plus important pour le président est que c’est lui qui doit gagner l’élection en premier. Sarkozy est donc dans une position quasiment inédite sous la Ve république, et sous la république tout court, d’ailleurs : son mandat sera jugé d’un seul coup.
Les élections régionales sont donc ce qui se rapproche le plus d’un mid-term et c’est de cette façon qu’elles sont vues par les médias. Quant aux électeurs, il est difficile de dire ce qui les motive exactement entre cet aspect et l’aspect local.
Sous leur angle local, les élections régionales sont une bizarrerie parce que les régions elles-mêmes sont une absurdité. Plus précisément, la décentralisation française est une absurdité et les régions en sont un des principaux aspect.
En théorie, la France, qui est un État très centralisé, pourrait gagner à l’être un peu moins. En conséquence, les socialistes ont entrepris en 1982 de la “décentraliser”, c’est-à-dire d’attribuer des compétences auparavant exercées par l’État aux collectivités territoriales. Comme on leur a donné des compétences, on leur a transféré des moyens financiers pour les exercer.
La logique aurait voulu que les moyens financiers en question prennent la forme de baisses d’impôts dus à l’État d’un côté et d’augmentation des impôts locaux de l’autre. Les impôts locaux ont augmenté, aucun doute là-dessus, mais les impôts nationaux, pas vraiment. Mais ce n’est pas le problème. Le problème est que le financement des collectivités territoriales est complètement incompréhensible et n’obéit à aucune espèce de logique. Concrètement, si le maire d’une commune veut s’acheter un musée ou un centre sportif, il va pouvoir se le faire financer pour l’essentiel par les autres collectivités territoriales, ainsi que l’État et l’Europe. Les règles qui président au financement des “territoires” ne sont comprises par à peu près personne, sauf les élus qui en connaissent ce qui présentent pour eux un intérêt.
Inutile d’être plus technique sur ce chapitre. L’important est que tout le monde finance tout le monde, mais que personne ne sait qui finance quoi ou qui.
Or, quand on finance un projet local quelconque, on finance du même coup la carrière de celui qui préside le territoire que ce projet concerne. Dans un certain nombre de cas, le “projet” peut tout simplement consister en un service de communication de la mairie que le maire utilisera pour faire sa publicité personnelle.
Quant aux régions, elles vivent de ce point de vue-là comme les autres territoires, avec les particularités qui découlent de leurs attributions propres. Pour être bref, les missions des régions concernent des choses comme les transports publics ou le “développement”. C’est de la grande planification. On crée des zones industrielles, des TER, des infrastructures, etc. Les TER circulent généralement à vide mais les régions aiment bien les TER.
Au cours des dernières décennies, les moyens des collectivités territoriales ont augmenté. l’État leur a transféré des compétences et des moyens. Les élus locaux ont dit que les moyens transférés n’étaient pas à la hauteur des compétences transférées, ce qui est probablement en partie exact. Le gouvernement veut pouvoir montrer qu’il a baissé les impôts et que ce sont les élus locaux qui ont augmenté les leurs, ce qui s’est effectivement produit. Comme le gouvernement est de droite et les élus locaux de gauche, du moins la plupart d’entre eux, petites communes exceptées, les intérêts sont relativement divergents entre le centre et les “territoires”.
Mais dans l’ensemble, les choses se passent assez bien pour les élus locaux. Comme leurs budgets augmentent, ils n’ont pas eu beaucoup de problèmes pour se faire réélire ces dernières années. En 2004, Chirac a subi une humiliation que son attitude héroïque face à Bush ne semble pas avoir empêchée. En 2010, Sarkozy semble sur le point de subir une humiliation à peu près semblable, peut-être pire.
La principale crainte des socialistes n’est apparemment pas une éventuelle victoire de la droite, mais plutôt que leurs concurrents de gauche obtiennent de bons résultats, ce qui serait effectivement ennuyeux de leur point de vue.
Cela dit, la situation telle qu’elle est aujourd’hui n’est pas non plus fantastique pour les socialistes. Comme ils contrôlent quasiment toutes les régions et les grandes villes ainsi qu’un bon lot de départements, les socialistes sont désormais divisés en satrapies locales, et le QG de la rue de Solférino n’y peut pas grand-chose. Les satrapes locaux comme Royal ou Frèche peuvent humilier Aubry à peu près comme ils le souhaitent, il n’y a rien qu’elle puisse faire pour les en empêcher. Présider une région donne du pouvoir et des moyens. Personne ne regarde de près ce qui se passe dans les immeubles de luxe qui abritent les présidences de région. Les chambres régionales des comptes sont apparemment une blague. Les présidents de région peuvent faire circuler des TER vides, financer des projets géants et inutiles et distribuer toutes sortes de subventions déjà opaques en elles-mêmes mais quand même détournées. Ni l’État français, ni la direction de leur parti ne semble capable d’y faire quoi que ce soit.
Du coup, on en viendrait presque à se demander si Sarkozy n’est pas relativement satisfait de laisser les régions aux socialistes ou, encore mieux, à des coalitions ingérables de socialistes, de verts et de gauchistes à la Besancenot qui non seulement se transformeront en barons régionaux enfermés dans les affaires locales, mais en outre se battront entre eux. La France a beaucoup à apprendre de l’Afghanistan, semble-t-il. Quand on y réfléchit, la problématique n’est pas très différente de celle des grandes villes, et on est en droit de se demander pourquoi Sarkozy a envoyé Françoise de Panaffieu se faire massacrer par Delanoë à Paris alors qu’il aurait peut-être pu désigner un candidat vaguement sérieux. Peut-être n’avait-il pas envie d’avoir un baron de Paris faisant en théorie partie du même camp que lui, ce qui pourrait se comprendre.
Mais la réalité est probablement un peu plus prosaïque. On imagine assez mal Sarkozy perdant volontairement une élection, donc le plus probable est que la droite est tout simplement d’une incompétence assez remarquable.

La Géorgie est le centre du monde

3 September 2008

La raison pour laquelle l’idée de “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” a une telle durée de vie en dépit de l’impossibilité manifeste à la mettre en application de façon cohérente est peut-être précisément, d’une manière assez perverse, le fait qu’elle peut ainsi permettre à peu près n’importe quand à à peu près n’importe qui de faire à peu près n’importe quoi.
La Russie donne de cela une bonne illustration. La présence à la frontière russe d’une “Ossétie du Sud” incorporée à la Géorgie et posant, d’après elle, des problèmes insolubles autrement que par son intervention armée n’est due, après tout, qu’aux expériences d’ingénierie socio-géographique de Staline. Tout ce que les Russes peuvent reprocher de bonne ou de mauvaise foi aux Géorgiens découlent plus généralement du fait que la Géorgie existe telle qu’elle est, dans ses frontières actuelles, et cette existence n’est due qu’aux décisions administratives internes prises par l’URSS quand elle en faisait partie. Si la Géorgie est aujourd’hui une poubelle, c’est parce que son économie avait été transformée en un simple composant, absolument pas autonome, du système de division du travail soviétique, lequel était pour compléter le tableau totalement irrationnel. Comme ce système était irrationnel, la Russie n’avait plus aucune raison de continuer à acheter à la Géorgie, une fois celle-ci indépendante et une fois l’idéologie communiste abandonnée, les choses inutiles qu’elles avait été contrainte de produire jusque-là. D’où les banlieues industrielles désaffectées et cauchemardesques qui entourent Tbilissi, et plus généralement la situation économique lamentable du pays. Quant à la formation des élites géorgiennes au cours des quatre-vingt-dix dernières années, on peut supposer qu’elle n’a pas été exactement un facteur d’harmonie pour la période actuelle. Ainsi, on voit assez difficilement quel reproche, même fondé, adressé par la Russie à la Géorgie ne pourrait pas lui être renvoyé.
D’une façon assez voisine, la Russie a adopté ces dernières années des positions qu’on aurait plus ou moins qualifiées de “révisionnistes” dans les années vingt ou trente. Insatisfaite de la situation dans laquelle l’a mise la fin de la guerre froide, la Russie veut redevenir une grande puissance et nous explique à nous, Européens, que nous y avons tout intérêt afin qu’il soit fait contrepoids à la puissance américaine. Poutine veut évidemment dire qu’il veut que la Russie soit plus puissante, l’argument de la multipolarité et du contrepoids n’a pas beaucoup de sens pour nous, Européens. Pourquoi devrions-nous souhaiter que la Russie soit plus puissante ? Si nous voulons faire contrepoids à la puissance américaine, nous devrions le faire nous-mêmes. Pourquoi se mettrait-on à avoir intérêt à ce qu’un voisin devienne plus puissant ? Mais peu importe, c’est accessoire.
La Russie apparaît en tout cas comme une puissance humiliée qui veut retrouve la dignité dont nous, Occidentaux, l’avons privée, en l’humiliant à la fin de la guerre froide un peu comme nous l’avons fait avec les Allemands après la Première guerre mondiale.
Les sommes versées à l’URSS de Gorbatchev, puis à la Russie de Eltsine par les pays occidentaux ont effetivement été importantes et on conçoit ce que cela peut avoir d’humiliant pour la Russie, mais on voit mal en quoi les pays occidentaux ont alors cherché à l’”écraser” ou à l’affaiblir délibérément, comme cela est souvent proclamé.
L’URSS a effectivement été divisée en quinze Etats indépendants et privée de ses satellites, certains des premiers comme des seconds ayant par la suite rejoint l’OTAN et l’UE. Les Russes nous en veulent terriblement pour cela et trouvent qu’ils sont maintenant encerclés, sentiment qu’ils éprouvaient déjà en 1945 et qui a justifié à leurs yeux la satellisation de l’Europe orientale, puis qu’ils ont continué à éprouver par la suite et qui a justifié l’invasion de l’Afghanistan, la politique africaine de Brejnev, la politique cubaine de Krouchtchev, etc. En réalité, un empire est toujours encerclé. Quand on règne sur des provinces allogènes, on vit toujours sous la menace des Etats voisins pour peu que ces derniers entretiennent de vagues relations avec les provinces en question, d’une manière ou d’une autre. L’Autriche-Hongrie n’arrivait pas à maintenir sa cohérence interne avec une Serbie indépendante, pour prendre un exemple parmi beaucoup d’autres. Or, la Russie a du mal à être autre chose qu’un empire. Même “indépendante” des quatorze autres républiques soviétiques, la Russie demeure une “république fédérale” composée d’un système complexe de provinces, de nationalités et de langues différentes dont les relations avec le centre, s’il y en a vraiment un, sont compliquées, comme le savent les Tchétchènes. En bref, la Russie est un ensemble dont la cohérence est très difficile à maintenir et c’est peut-être ce qui explique que l’autoritarisme interne et externe y connaisse un tel succès aujourd’hui. Mais l’Occident n’y est pas pour grand-chose.
Quant à la “nakba” nationale qu’aurait été selon Poutine la disparition de l’URSS, là aussi, quelle serait exactement notre responsabilité ? Même quand les Lituaniens ont commencé à déclarer leur indépendance, le président Bush n’y était pas favorable, pour ne rien dire de Mitterrand. Absolument tout le monde en Europe occidentale et aux Etats-Unis a freiné des quatre fers pour que l’URSS conserve sa place et un rang aussi important que possible. Personne n’aime voir disparaître d’un seul coup un empire ou un ensemble de cette taille. Tout le monde sait qu’un tel événement recèle un potentiel de déstabilisation et d’incertitudes important et les diplomates comme les dirigeants n’aiment généralement pas cela. Le fait est que ce sont les Soviétiques eux-mêmes qui ont non seulement entamé ce processus sous Gorbatchev, mais qui l’ont également mis en oeuvre jusqu’au bout. La vague d’indépendance a été pour l’essentiel une série de déclarations votées par les soviets – communistes – des républiques, et les mouvements indépendantistes eux-mêmes avaient souvent été créés par le KGB afin d’aider Gorbatchev à lutter contre ses propres contestataires, comme l’a montré Françoise Thome dans son ouvrage Les fins du communisme. De la même façon qu’on a accusé Français et Britanniques d’avoir recherché le découpage à leur profit de l’Empire ottoman avant et pendant la Première guerre mondiale, alors qu’ils s’étaient montrés au contraire très “conservateurs”, du moins jusqu’en 1915, on fait aujourd’hui aux Occidentaux un faux procès. Les problèmes de la Russie sont pour l’essentiel le fait des Russes, et cela vaut pour les problèmes qu’ils disent rencontrer en Géorgie.
En termes stratégiques, il est en revanche relativement peu utile de savoir qui est responsable de quoi d’un point de vue historique. Le fait est que les Russes se perçoivent comme des victimes d’agressions occidentales et il faut en tenir compte. Le fait que cela soit faux est absolument pertinent parce qu’il en découle que la solution aux problèmes des Russes ne consiste pas à cesser de les agresser, puisque nous ne le faisons pas. En revanche, nous pouvons nous demander ce qui les conduit à percevoir ainsi leur situation.
Robert Kagan fournit une bonne explication dans son dernier ouvrage (Le retour de l’histoire et la fin du rêve). Les révolutions “de couleur” ne sont peut-être pas des conspirations occidentales mais elles ont reçu l’aide d’ONG souvent aidées par des gouvernements occidentaux, lesquels les ont approuvées. Pour le régime russe, c’est une menace, non seulement pour les raisons stratégiques généralement évoquées, mais également parce qu’une contagion démocratique serait pour lui une catastrophe si elle atteignait la Russie. Ces “révolutions” ont généralement été très largement spontanées : les Géorgiens souhaitaient vraiment se débarrasser de Chevardnadze et les Ukrainiens non-russophones se rapprocher de l’Occident. Même les ONG étrangères n’étaient probablement pas des pures créations des services occidentaux. On peut même supposer qu’elles auraient été à peu près aussi actives si elles n’avaient reçu aucun soutien public.
En tout cas, les partisans de la Russie comme les autres ont plutôt intérêt à supposer que les choses sont ainsi. La réalité est que la démocratie est une menace pour les régimes autoritaires, régimes généralement fragiles qui ont quelques raisons valables d’être paranoïaques. Aussi spontanées qu’elles aient pu être, ces révolutions n’en ont pas moins été perçues par le régime russe comme des agressions. Il y a donc une “agression démocratique” que Kagan décrit bien, mais il se trouve également que cette “agression” est probablement très largement spontanée, voulue par les sociétés civiles des pays occidentaux et pas nécessairement contrôlables par les Etats occidentaux.
L’existence d’un régime à peu près démocratique et très pro-occidental en Géorgie constitue donc un problème pour Poutine. Derrière ses discours légèrement farfelus sur la menace que fait peser la Géorgie sur la Russie se trouve cette réalité : le régime géorgien pèse plus lourd face au régime russe que la Géorgie face à la Russie.
Les Etats occidentaux disposent de plusieurs options pour faire face au problème constitué par la perception russe de cette menace. Ils peuvent essayer de se montrer plus ou moins conciliants ou menaçants, décider de défendre la Géorgie, de ne pas la défendre mais de défendre les Etats baltes et la Pologne au cas où Poutine se tournerait vers eux, ou ne rien faire du tout. Cela dépend en partie de l’idée qu’on se fait du potentiel de nuisance russe : la Russie est à la fois forte et faible et ses intérêts, d’une manière générale, sont difficiles à hiérarchiser. Personne ne sait très bien vers quoi elle se dirige.
Mais dans tous les cas de figure, il faut bien comprendre que l’inimitié que ressentent les dirigeants russes vis-à-vis de nous est sérieuse et que ce qu’elle les poussera, et les pousse déjà, à faire, n’est pas nécessairement très rationnel. Il ne faut pas s’en étonner, l’irrationnalité ne devrait jamais surprendre. Elle doit simplement être prsie en considération.

Comment maîtriser le cours de la viande ?

18 July 2008

On peut vraiment se demander si les adversaires de peine de mort, c’est-à-dire les gens qui la proscrivent absolument pour des raisons philosophiques, ont trouvé un moyen pour ne jamais penser à des gens comme Samir Kuntar, qui va pouvoir poursuivre la carrière prometteuse qu’il avait joyeusement entamée en 1979. Si Badinter trouve vraiment que le monde est un meilleur endroit si on ne le débarrasse pas de cette personne, il serait intéressant d’entendre ce qu’il a à dire à ce sujet.
Mais il arrive que la politique et les sentiments soient sérieusement en conflit, et en pareil cas, il est parfois bon que la politique l’emporte. Dans le cas présent, les sentiments étaient des deux côtés à la fois : Mme Haran, rescapée des débuts professionnels de Kuntar, n’était apparemment pas enthousiaste à l’idée que ce dernier soit lâché dans la nature. Mme Goldwasser, quant à elle, trouvait manifestement que récupérer son mari dans un cercueil valait mieux que de ne pas savoir ce qu’il était devenu. Quant à la famille Arad, elle n’avait de toute façon aucune chance.
L’Etat israélien aurait donc pu choisir assez froidement une solution ou une autre et la justifier par un discours compassionnel. Olmert n’était acculé à rien du tout. Il a probablement voulu privilégier l’activisme diplomatique, les démarches “de paix” et la bonne image d’Israël, pays tellement plus humain que ses ennemis qu’il est disposé à un échange à la fois humiliant et désastreux sans qu’on en comprenne très bien l’intérêt exact.
Les gouvernements sont parfois capables de commettre et de reproduire des erreurs assez évidentes. C’est ainsi. Dans le cas présent, l’erreur évidente consiste à accepter une transaction désavantageuse que l’ennemi peut reproduire plus ou moins à volonté. Ce n’est certainement pas très difficile de kidnapper un touriste israélien à l’étranger, par exemple en Amérique du Sud ou en Asie, et de l’échanger deux ans plus tard contre des dizaines de prisonniers arabes, voire, s’il n’en reste plus, contre d’autres choses : des armes, de l’argent, et pourquoi pas des territoires ? Si l’Etat israélien n’a aucun argument à opposer à l’idée que “tout” doit être fait pour sauver un otage ou même pour récupérer son cadavre, il aura du mal à refuser.
Ce serait donc un bon moment pour appliquer quelques prescriptions simples en matière d’otages. Les voici :
- Interdire le versement d’une rançon. Une loi devrait interdire au gouvernement de verser une rançon afin de récupérer un otage, sauf si la rançon en question consiste elle-même en otages capturés après le début de la crise afin de constituer une monnaie d’échange.
- Brûler les bateaux. Quand on n’est pas assez confiant vis-à-vis de soi-même pour pouvoir garantir qu’on fera preuve de courage lorsqu’il le faudra, il faut se mettre dans une position telle qu’on n’aura pas le choix. Le commerce des otages est un commerce qui n’est profitable qu’à un partenaire. L’autre a donc intérêt à ce que ce commerce cesse. Le commerce en général étant rendu impossible par l’absence de confiance, il faut que les gouvernements des pays civilisés prouvent qu’ils ne sont pas fiables et qu’on ne peut pas leur faire confiance. Israël aurait dû loger une balle dans la tête de chacun des prisonniers qu’il a libérés et les restituer ainsi. Israël devrait prendre des engagements vis-à-vis des preneurs d’otages et ne pas les tenir. Il faudrait organiser des réunions secrètes avec des représentants des ravisseurs et les assassiner. Tout devrait être fait pour que les négociations avec des preneurs d’otages ne soient plus possibles.
- Isoler les familles. La plupart des gens normaux seraient prêts à sacrifier la population de leur pays pour récupérer leurs enfants, ce qui est parfaitement normal. Il est inutile de demander aux intéressés de déclarer vouloir sacrifier leur fils ou leur fille pour le bien de la nation : ils ne le feront généralement pas. Le plus simple serait de leur interdire toute apparition publique pendant la durée de la crise, avec les dispositions qu’il faudra pour les cas un peu complexes (comme les prises d’otages qui s’étendent sur plusieurs années, par exemple). Les familles n’en seront pas beaucoup plus heureuses mais au moins, elles n’auront pas de problème de conscience et personne ne leur en voudra d’avoir leurs propres objectifs.
- Oublier les otages. Les Américains ont décidé de ne pas trop parler de leurs otages depuis l’affaire de l’ambassade à Téhéran en 1979. S’il est en pratique possible d’éviter que ne se créent des comités et que l’activité associative ne devienne complètement hystérique à chaque fois qu’un otage est capturé, ce sera une excellente chose. De toute façon, la disposition envisagée plus haut à propos des familles doit être complétée pour éviter que des “porte-paroles” ne prennent le relais.
- Protéger la justice. Depuis quand un gouvernement peut-il légalement faire libérer un prisonnier de droit commun qui n’a pas fini de purger sa peine ? D’une manière ou d’une autre, une loi, voire une loi constitutionnelle, devrait interdire explicitement la libération d’un prisonnier faisant l’objet d’une demande de libération appuyée par une prise d’otage.
- Privilégier la force. Une libération par la force devrait être tentée dès lors que l’otage est localisé et qu’on a une vague idée de la manière dont l’opération pourrait être conduite. Les risques pour ceux qui opèreront doivent être pris en considération, mais de façon relative. Il n’est pas absurde de sacrifier dix personnes pour en libérer une. L’important, dans ces affaires, est surtout le bilan du point de vue des preneurs d’otages, et il faut qu’il soit au mieux négatif, et de préférence désastreux.
- Autoriser explicitement la prise d’otages du bord opposé en pareille situation. Faute d’une libération par la force, un échange peut être envisagé à condition que ne soient échangés que des nouveaux prisonniers. Accessoirement, l’exécution de ces derniers devraient également être autorisée quand la situation le justifie, mais ne rêvons pas.
Ces recommandations suivent pour l’essentiel deux principes : faire en sorte qu’une prise d’otages ne puisse pas être profitable ; mettre en place les garde-fous légaux nécessaires pour empêcher le gouvernement d’enfreindre le premier principe ; faire en sorte que les deux premiers principes soient affichés publiquement ; faire en sorte que leur respect puisse être contrôlé par un juge.
Toutes ces mesures peuvent faire l’objet de lois devraient prendre le pas sur la liberté de manoeuvre du gouvernement. La “raison d’Etat”, principe sur lequel s’appuient les gouvernements pour ne pas respecter leurs propres lois, trouve parfois des justifications, mais dans ce cas précis, c’est un piège. En cas de prise d’otage, le gouvernement est plus fort s’il agit sous la contrainte. Ulysse avait ordonné à ses compagnons de l’attacher au mât afin qu’il ne puisse pas diriger son bateau vers les srènes. Il n’aurait pas résisté à la beauté de leur chant s’il avait eu les mains libres et il le savait. Il doit en être de même pour le gouvernement en cas de prise d’otage car c’est apparemment le seul moyen pour qu’il soit en mesure de résister aux chants des sirènes d’aujourd’hui que sont la pression médiatique et les sondages d’opinion.

La cueillette est pour bientôt

11 July 2008

Pourquoi les gardiens de la révolution diffusent-ils une photo truquée représentant quatre missiles en train de décoller alors que trois seulement ont décollé tandis qu’un quatrième avait manifestement un problème ?
Contrairement aux autres cas récents de trucages de photos, on a ici affaire à un organe officiel qui contrôle l’ensemble du processus, à commencer par l’action elle-même, c’est-à-dire le décollage des missiles, la diffusion des autres documents photographiques et filmés qui représentaient le décollage de trois, et non de quatre, missiles, le trucage et la diffusion de la photo truquée.
Autrement dit, ce sont plus ou moins les mêmes personnes qui ont diffusé la version authentique et la version truquée.
Qu’est-ce que la version truquée apporte de plus que la version authentique ? Elle masque, ou plutôt prétend masquer, le dysfonctionnement d’un lanceur sur quatre, ou de son missile. Evidemment, s’il était aussi ennuyeux pour le gouvernement iranien de montrer un missile ne décollant pas, personne ne les obligeait à diffuser le film et les photos où figurait le missile immobile.
Ce sont apparemment les gardiens de la révolution qui ont mis la photo truquée sur leur site. La photo a ensuite été reprise par l’AFP, laquelle s’est apparemment rendue compte assez rapidement du trucage (apparemment très facile à détecter pour des professionnels). Maintenant, les gardiens de la révolution sont ridicules.
Pourquoi ont-ils fait cela ? Une explication pourrait être que la photo était destinée à un usage essentiellement interne. Si leur site est en langue iranienne, ce qui est probable, ils ont peut-être estimé que la photo seraient plus jolie comme ça. Leur public habituel ne doit pas être particulièrement méfiant en matière d’information et le but était peut-être d’accroître encore un peu l’enthousiasme révolutionnaire des masses.
Les gardiens de la révolution n’ont donc pas fait très attention à leur réputation internationale. Peut-être cette négligence procède-t-elle d’une attitude plus générale des autorités iraniennes. Quand les Nord-coréens “informent” leur population de toutes les merveilles à mettre à l’actif de leur régime, ils n’espèrent probablement pas convaincre grand-monde à l’extérieur de leurs frontières. “Dogme en-deça de la DMZ, délire totalitaire au-delà”, et personne ne se pose tellement plus de questions que cela. L’Iran en est-il à ce stade ?
Quand les gardiens de la révolution “communiquent” sur le programme balistique iranien, il faut croire que c’est le public iranien qui les intéresse. Plus généralement, le gouvernement iranien a peut-être voulu faire parvenir un “message” aux Occidentaux, mais le moins qu’on puisse dire est que le message en question n’était pas particulièrement convaincant. Apparemment, on a assez rapidement conclu que les missiles en question étaient les habituels V-2 améliorés et rien de plus, contrairement à ce que prétendaient les Iraniens.
Si les autorités iraniennes veulent montrer à leur population que l’Iran est militairement très puissant et capable de dissuader les Occidentaux, c’est peut-être un signe indiquant que la population en doute. Par ailleurs, une partie au moins de la population iranienne est capable de détecter la supercherie photographique et, plus généralement, de relever l’absence de sérieux de la démonstration. A Téhéran et dans les principales villes, un certain nombre de gens sont capables d’accéder à Internet et il n’en faut pas beaucoup plus.
L’Iran est un pays assez comparable à l’URSS des années quatre-vingt. Le régime est de type totalitaire. Il exerce son contrôle sur une partie importante de la vie privée des gens ainsi que sur l’essentiel de l’économie. La vie politique y est strictement encadrée.
Le régime doit se méfier de deux composantes de la population : les élites urbaines, qui considèrent les dirigeants comme des terroristes analphabètes, et les minorités des régions périphériques (Arabes, Azéris, Baloutchs, Kurdes, principalement), qui sont toujours plus ou moins tentées par le séparatisme. Le régime s’appuie probablement sur les Perses ruraux ou d’origine rurale (à peu près 70% de la population est aujourd’hui urbaine), des gens plus religieux que la moyenne sur lesquels s’est appuyée la révolution de 1979. Tout cela est classique. Il ne faut pas sous-estimer le soutien populaire du régime. Les gens qui visitent Téhéran sont généralement frappés par le rejet dont le régime semble faire l’objet auprès des Iraniens les plus éduqués, ceux qui parlent anglais et qui veulent bien discuter avec des Occidentaux, mais l’ambiance est apparemment assez différente dans les campagnes et même, probablement, dans les quartiers les plus pauvres de la capitale.
On peut supposer que le régime peut tirer quelque chose de campagnes de communication aussi lamentables que celle dont il est ici question auprès de ces populations, mais pas tellement auprès des élites ni des minorités.
Le régime essaye donc de montrer donc sa force au peuple et cela renforce peut-être le soutien dont il bénéficie mais, cela signifie également que si l’on montre un jour au peuple iranien à quel point son régime est en réalité faible, les conséquences peuvent être intéressantes. Or, il existe un moyen assez efficace pour faire une telle démonstration : détruire l’ensemble de son programme nucléaire. Si une telle chose se produit, il est très probable que le régime mettra immédiatement en scène un grand ralliement patriotique afin de montrer aux Occidentaux à quel point ils ont eu tort d’attaquer l’Iran. Tout ne sera d’ailleurs peut-être pas faux dans une telle démonstration, mais il faut bien garder à l’esprit le fait que même si un ceretain ralliement populaire est alors observé, sa sincérité sera extrêmement douteuse et une partie notable de la population n’y participera pas. Aujourd’hui, le régime ne sait probablement pas très bien dans quelle mesure la population le soutient, et il en saura encore moins au lendemain d’une attaque. En outre, il est parfaitement possible d’infliger au régime une humiliation telle que son prestige interne s’en trouvera très diminué, et avec lui la crainte qu’il inflige à la population. La suite échappera au contrôle des Occidentaux. Peut-être ce régime peut-il être éliminé en douceur comme l’ont été ceux d’Europe de l’Est ; peut-être saura -t-il se défendre comme l’a fait celui de Saddam Hussein en 1991. C’est difficile à dire, mais la question mérite certainement d’être étudiée.
En attendant, il est possible que cette récente campagne de communication ait surtout communiqué au reste du monde des réflexions du type de celle ébauchée ici. Les mensonges et le trucages ne donne pas exactement l’impression de faire face à des génies diaboliques.
Quand la priorité d’un régime est d’intoxiquer sa propre population, il est probable qu’il s’intoxique lui-même en même temps, et un régime auto-intoxiqué est un régime faible. Le fruit est en train de mûrir, n’oublions pas de le cueillir quand le moment en sera venu.

La liberté d’expression n’est pas un luxe

18 June 2008

Jane Fonda s'exprime.

Et ce serait vraiment dommage de la limiter.

Le New York Times a récemment publié un article dans lequel l’auteur se demandait si la liberté d’expression telle qu’elle est garantie par la constitution américaine n’était pas excessive et plus ou moins anachronique. L’auteur remarquait à juste titre que les Etats-Unis font aujourd’hui figure d’exception puisqu’ils sont l’une des seules démocraties (et tout simplement l’un des seuls pays) où l’on peut écrire et dire publiquement à peu près ce qu’on veut. Il y a quand même quelques restrictions dans ce domaine aux Etats-Unis mais elles relèvent généralement soit de la transmission d’informations, soit de cas particulier. Par exemple, c’est un crime fédéral, paraît-il, de discuter de l’éventuel assassinat du président.
Concernant la distinction entre expression d’une opinion et diffusion d’une information, c’est une distinction qui n’est pas formulée en tant que telle par les textes législatifs ou par les gens qui discutent de la liberté d’expression, mais elle est peut-être pertinente. Diffuser un secret d’Etat et diffamer quelqu’un sont deux actes qui relèvent de la diffusion d’informations, vraies ou fausses. S’il est difficile d’établir une limite claire entre ce que l’Etat doit ou non pouvoir interdire dans ce domaine, on peut en revanche plus facilement discuter des limites de son pouvoir en matière d’expression d’opinions. Reste à savoir si diffusion d’informations et expression d’opinions peuvent aussi facilement être séparées, et qui se chargera de le faire. La question n’est pas évidente, mais le propos du New York Times relevait clairement de la deuxième catégorie. L’auteur de l’article suggérait de façon assez insidieuse que les Etats-Unis ont probablement tort d’estimer que tout individu a le droit d’exprimer l’opinion qu’il veut.
Evidemment, il est toujours facile de citer des cas dans lesquels l’expression d’une opinion a eu des conséquences dommageables. Un caricaturiste danois a fait un dessin qui a déplu à des gens capables de faire du tort : peu importe qu’il ait tort ou raison, l’acte a eu des conséquences néfastes donc il aurait mieux valu qu’il n’ait pas lieu. Une bande d’antisémites diffuse des textes idiots visant à convaincre que l’holocauste est en grande partie une légende : cela heurte des gens qui ont eu à souffrir des événements en question, donc peu de gens protesteront si on interdit la diffusion des textes en question. Interdire paraît toujours facile puisque les problèmes s’en trouvent, apparemment du moins, instantanément réglés. Il est difficile d’opposer au bénéfice concret et immédiat d’une interdiction le bénéfice diffus et difficile à mesurer d’une liberté. Si la liberté d’expression tue ou fait du mal, il suffit donc de la limiter. Les propos homophobes avaient, pensait-on, causé la mort d’un homosexuel. Quels que puissent être les bénéfices supposés de la liberté d’expression, ils ne pouvaient valoir autant qu’une seule vie. On a donc interdit les propos homophobes.
Une question qu’il pourrait être intéressant de poser aux partisans de ces restrictions serait la suivante : combien de vies de soldats américains ont été perdues pendant la guerre du Vietnam du fait des reportages démoralisants, biaisés et souvent tout simplement mensongers diffusés à l’époque par la presse ? Et même en s’en tenant à la simple expression d’opinions, quel est le bilan humain des manifestations pacifistes ou des éditoriaux pessimistes parus dans les journaux ? Si les soldats sont démoralisés du fait de l’hostilité d’une partie de leur population, ou si le gouvernement choisit une stratégie politiquement plus défendable mais moins avantageuse pour les troupes, par exemple en s’interdisant certains bombardements ou l’usage de certaines armes, il est tout à fait plausible que les pertes s’en trouvent accrues. Les gens qui passent leur temps à demander que les armées occidentales s’interdisent d’utiliser des mines antipersonnel, des bombes à fragmentation ou des projectiles en uranium appauvri ne risquent-ils pas de se rendre responsables de la mort d’au moins un soldat ?
Pour être encore plus précis, les gens qui militent contre la torture ont généralement du mal à être très convaincants quand ils éludent les questions précises qui leur sont posées sur ce qu’il convient de faire dans les situations où la torture est le seul moyen d’empêcher un attentat meurtrier. L’expression de leur opinion peut être meurtrière.
L’attentat homophobe mentionné plus haut n’en était pas un, comme on l’a su quelques mois après les faits. Pourtant, on n’a pas abrogé la loi anti-homophobie qui avait été votée à cette occasion. L’article du New York Times cite comme motif de limitation de la liberté d’expression le fait qu’un discours puisse éventuellement avoir des conséquences néfastes, pas que ces dernières soient avérées. Quand des manifestants exigent des Israéliens qu’ils se retirent de tel endroit où leur armée est occupée à neutraliser des terroristes, ils accroissent les chances pour que ces derniers puissent à un moment reprendre leur activité avec succès. Si l’on appliquait la logique du New York Times ou des gens cités par l’article en question, ces manifestations devraient probablement être interdites.
Evidemment, les gens qui veulent interdire les propos homophobes ou la contestation de la qualification juridique du génocide arménien trouveraient probablement insupportable qu’on leur interdise de participer à des manifestations anti-israéliennes, mais ils auraient bien du mal à expliquer logiquement pourquoi l’une des deux interdiction leur convient et pas l’autre.
C’est que si l’on limite la liberté d’expression, il vaut mieux tracer effectivement une limite et pas simplement déroger ponctuellement au principe en fonction de ses humeurs du moment. C’est non seulement une exigence logique mais également un conseil prudent, car les réactions en chaînes sont rapides dans ce domaine. Les organisations juives obtiennent la criminalisation du négationnisme, les organisations arméniennes veulent leur part et tentent d’obtenir celle de la constestation citée plus haut, les organisations noires se rabattent sur l’esclavage, et ainsi de suite. On n’en sort pas et le phénomène est bien connu en France de nos jours. Comme personne, ou du moins aucune organisation constituée, n’a vraiment intérêt à réclamer le respect de la liberté d’expression, le phénomène s’étend et tout le monde s’habitue à ce que les débats intellectuels deviennent des débats plus ou moins juridiques ou les opinions ne sont plus vraies ou fausses mais légales ou illégales. Seuls les avocats s’y retrouvent, mais ceux qui sont obligés de faire appel à eux parce qu’une association plus ou moins obscure s’est trouvée investie du pouvoir de leur gâcher l’existence sont moins heureux.
Or, le problème n’est pas simplement que la liberté est en elle-même une chose précieuse pour l’individu. Ce problème existe tout à fait et il n’y a aucune raison d’en diminuer l’importance mais les choses vont plus loin.
En premier lieu, plus la liberté diminue, plus les individus qui y sont le plus attachés sont marginalisés, ce qui n’est pas spécialement bon pour une société. Pas besoin d’être homophobe ni de croire que les chambres à gaz étaient des vestiaires de salle de sports pour se sentir mis à l’écart quand la société évolue comme elle le fait aujourd’hui. Un individu épris de liberté n’a aucune envie de participer aux activités qui visent à la diminuer. La politique, l’administration, les “activités associatives”, la police ou la magistratures sont autant d’activités que les libéraux ou tout simplement les gens tolérants ont probablement de moins en moins envie d’exercer. On peut y ajouter le journalisme et à peu près tout ce qui peut être décrit comme une “sphère de pouvoir”. Un individu aimant la liberté ne peut que s’y trouver confronté à des dilemmes déplaisants : voter ou préparer une loi restreignant la liberté d’expression quand on travaille dans le monde politique, l’appliquer quand on travaille dans l’administration, dénoncer ceux qui l’enfreignent et leur faire des procès quand on fait partie de certaines associations, les arrêter quand on est policier, les juger quand on est juge, en dire du mal quand on est journaliste. La société est progressivement façonnée par la plus ou moins grande liberté qui s’y exerce, et limiter la liberté produit une société conformiste et lâche. En France, de nos jours, exprimer une opinion personnelle contraire à ce qui est généralement admis n’est pas le meilleur moyen de se faire des amis.
Mais le plus regrettable est peut-être le fait que la liberté d’expression a toujours été une force et non une faiblesse. C’est là que le fameux texte de Bastiat sur ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas prend toute sa force, car l’idée de Bastiat ne s’applique pas qu’aux fabricants de carreaux et aux exemples qu’il cite. Les bénéfices de la liberté d’expression sont peu visibles mais très réels. Victor Davis Hanson montre dans “Carnage et Culture” que la liberté d’expression et la critique interne ont toujours constitué l’un des piliers de la puissance militaire occidentale. Les généraux conçoivent des plans de bataille qui fonctionnent parce qu’ils sont soumis à la critique, et pas seulement après que le désastre ait eu lieu. Les plans de bataille peuvent être critiqués parce que les décisions du gouvernement en général peuvent l’être, et elles peuvent l’être parce que les sociétés occidentales sont faites de gens responsables, habitués à gérer leurs propres affaires et à subir ainsi qu’à assumer les conséquences de leurs erreurs. Les gens qui ont critiqué l’armée et le gouvernement américain pendant la guerre du Vietnam ont sans doute fait un tort considérable aux Etats-Unis – et au Vietnam – à cette époque, mais c’est ce torrent de critiques et ses conséquences qui ont indirectement provoqué la rénovation militaire qui a eu lieu aux Etats-Unis dans la décennie suivante. Il aurait été relativement facile, et il était sans doute très tentant, de faire taire ces gens, mais cela aurait été une erreur.
On cite toujours Voltaire disant à son interlocuteur que bien qu’en désaccord avec son opinion, il mourra pour qu’il puisse l’exprimer. A la limite, on ne lui en demande pas tant : qu’il se contente de ne pas demander qu’on le mette en prison et ce sera déjà bien. Néanmoins, quand Jane Fonda rendait visite aux prisonniers de guerre américains à Hanoï afin de les humilier encore un peu plus, la situation imaginée par Voltaire n’était pas loin d’être réalisée. Les prisonniers étaient effectivement en train de souffrir, et pour certains de mourir, afin que Jane Fonda puisse continuer à exprimer ce qui lui tenait lieu d’opinion. En fin de compte, c’est essentiellement pour cela qu’ils se battaient, mais à ce moment précis, ils n’auraient peut-être pas été très heureux de le savoir.

Une jolie pétition

5 June 2008

Ce qui est amusant avec la pétition signée par des journalistes et parue dans le Nouvel observateur afin de soutenir Enderlin, c’est que ses auteurs affirment au moins une chose qu’Enderlin lui-même a cessé d’affirmer depuis un moment, à savoir que les balles censées avoir tué Mohammed al-Dura venaient de la position israélienne. Enderlin, dans un article paru dans le Figaro au moment où son affaire avait commencé à faire un peu de bruit en France, avait reconnu quelque chose comme une erreur de sa part sur ce point.
Or, quand un journaliste écrit un texte visant à assurer le lecteur de la rigueur d’un autre journaliste, il a plutôt intérêt a faire preuve lui-même d’un minimum de rigueur. Après tout, en principe, un journaliste est censé raconter ce qui se passe et non ce qui ne se passe pas.
C’est évidemment très théorique. Dire la vérité est une préoccupation assez mineure pour la plupart des journalistes et des reporters, surtout dans le pays où sont censés s’être déroulés les événements racontés par Enderlin.
Les signataires de la pétition trouvent que les reporters ne devraient pas être attaqués aussi durement par des gens qui : “ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit”, mais en quoi cela les différencie-t-il d’Enderlin ? Enderlin n’était pas présent là où est censé s’être déroulé l’incident et il n’est franchement pas évident qu’ils se soit souvent rendu dans une zone de combat. En dehors de ses reportages pour le journal télévisé de France 2, Enderlin a écrit quelques livres sur le sujet, mais le plus connu d’entre eux, le Rêve brisé, et probablement les autres, ne contiennent que des récits de rencontres diplomatiques ou éventuellement d’événements politico-médiatiques (des déclarations publiques ou ce genre de choses) et absolument aucun renseignement vaguement original sur le fameux “terrain” ou sur ce qui se passe dans les “zones de combat”. Enderlin peut bien apparaître au journal télévisé avec un accoûtrement de reporter de “terrain” (le blouson sans manches, etc.), il reste qu’il n’y met apparemment pas souvent les pieds et qu’il ne s’intéresse apparemment pas beaucoup à ce qui s’y passe.
Enderlin et beaucoup de ses collègues ont passé au moins sept ans et en fait plus de temps que cela à faire leur possible pour que le public français, européen et américain, entre autres, soit le plus possible hostile à l’Etat d’Israël. A cette fin, ces gens ont passé leur temps à mentir et à diffuser de fausses informations dont le massacre de Jénine ou les nuées d’espions israéliens capturés aux Etats-Unis, ou encore les Palestiniennes violées par les soldats israéliens, ainsi que des communiqués quotidiens totalement fantaisistes sur les incidents et les combats limités dans les territoires. En revanche, ces mêmes reporters “de terrain”, habitués aux zones de combat, n’ont pratiquement jamais jugé utile de rapporter les sermons appelant à l’extermination des juifs tenus dans les mosquées palestiniennes, les émissions pour enfant appelant à la même chose ou les discours publics de dirigeants palestiniens appelant encore plus ou moins au même genre de choses. Tout cela a été documenté de façon extrêmement précise grâce à des initiatives plus ou moins individuelles et généralement privées, et en tout cas beaucoup moins subventionnées que France 2, mais nettement plus sérieuses.

La profession journalistique s’est couverte de honte pendant ce conflit, et ce n’est certainement pas la première fois que cela lui arrive. Le Cambodge des Khmers rouges et la Chine de Mao font partie des bénéficiaires passés de la sympathie qu’a éprouvée vis-à-vis d’eux la profession journalistique. Mais il serait intéressant de savoir si cette dernière a employé à cette époque des moyens comparables à ceux dont elle fait aujourd’hui usage pour se protéger.

Il est possible que des affaires comme celle qui agite aujourd’hui cette profession deviennent de plus en plus nombreuses et ennuyeuses pour elle. Quand Poivre d’Arvor a tranquillement diffusé une fausse interview de Fidel Castro, personne ne l’a vraiment inquiété et il est toujours là, mais à cette époque, l’Internet n’existait pas. Aujourd’hui, il existe et les journalistes ont évidemment parfaitement compris qu’il constitue pour eux une menace. L’idéal pour la corporation journalistique serait que l’Internet disparaisse, mais ce n’est pas réaliste. Une autre possibilité serait que l’Etat crée une sorte de “label” afin de distinguer les sites “sérieux”, c’est-à-dire tenus par des journalistes, de ceux qui ne le sont pas, c’est-à-dire les blogs, par exemple, conformément à ce qu’avait envisagé Donnedieu de Vabres à un moment. Ensuite, il serait toujours possible de mettre en place sur cette base un système permettant de marginaliser tout ce qui ne serait pas “professionnel”, éventuellement par des réglementations ou des lois privilégiant la production journalistique d’une façon ou d’une autre, ou par des limitations sévères à la liberté d’expression auxquelles n’échapperaient que les professionnels.

Les procès en diffamation sont une autre possibilité que la profession vient de tester avec Karsenty et qui semble se révéler moins prometteuse que prévu. Les signataires de la pétition le regrettent vivement et le résultat est assez amusant puisqu’on voit apparaître dans le même texte le souhait qu’un individu soit condamné et le mot : “démocratie”. On voit aussi l’expression : “liberté d’expression”, mais entre guillemets. C’est que les journalistes ne veulent pas être diffamés, autrement dit qu’il soit impunément porté atteinte “à l’honneur et à la [bonne] réputation des professionnels de l’information”. Mais porter atteinte à l’honneur et à la réputation de l’armée israélienne, pour prendre un exemple au hasard, par exemple en l’accusant de commettre des massacres et de tuer intentionnellement des enfants, fait manfestement partie des droits fondamentaux qui doivent être reconnus à la profession.

La logique interne de ce texte est en fin de compte la suivante : la liberté d’expression doit être réservée aux titulaires d’une carte de presse. Eux seuls doivent pouvoir dire ce qu’ils veulent sur qui ils veulent et tous ceux qui les contredisent doivent être soit marginalisés, soit ridiculisés, soit condamnés par la justice. C’est ce que veulent les journalistes qui ont signé ce texte et c’est ce que souhaitent leurs amis qui ont fait figurer leur nom en bas du texte, mais ces derniers, qui ne sont pas journalistes, sont probablement animés d’autres sentiments (peut-être la fidélité filiale dans le cas de Védrine).

Pour Charles Enderlin
NOUVELOBS.COM | 05.06.2008 | 15:35

Sept ans. Voilà sept ans qu’une campagne obstinée et haineuse s’efforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jerusalem. Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une “supercherie” et une “série de scènes jouées” , son reportage montrant la mort de Mohammed al-Doura, 12 ans, tué par des tirs venus de la position israélienne, le 30 septembre 2000, dans la bande de Gaza, lors d’un affrontement entre l’armée israélienne et des éléments armés palestiniens.
Le 19 octobre 2006, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé le principal animateur de cette campagne, Philippe Karsenty, coupable de diffamation.
L’arrêt rendu le 21 mai par la cour d’appel de Paris, saisie par Philippe Karsenty reconnaît que les propos tenus par ce dernier portaient “incontestablement atteinte à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information” mais admet, curieusement, la “bonne foi” de Philippe Karsenty qui “a exercé son droit de libre critique” et “n’a pas dépassé les limites de la liberté d’expression”. Cet arrêt qui relaxe Philippe Karsenty nous surprend et nous inquiète.
Il nous surprend, car il accorde la même crédibilité à un journaliste connu pour le sérieux et la rigueur de son travail, qui fait son métier dans des conditions parfois difficiles et à ses détracteurs, engagés dans une campagne de négation et de discrédit, qui ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit.
Il nous inquiète, car il laisse entendre qu’il existerait désormais à l’encontre des journalistes une “permission de diffamer” qui permettrait à chacun, au nom de la “bonne foi”, du “droit de libre critique” et de la “liberté d’expression” de porter atteinte impunément “à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”.
Au moment où la liberté d’action des journalistes est l’objet d’attaques répétées, nous rappelons notre attachement à ce principe fondamental, pilier de la démocratie et nous renouvelons à Charles Enderlin notre soutien et notre solidarité.

Paris, 27 mai 2008

Les premiers signataires

Farid Aïchoune (Le Nouvel Observateur), Josette Alia (Le Nouvel Observateur), Claude Angeli (Le Canard Enchaîné), Max Armanet (Libération), Association du Prix Albert Londres, Claude Askolovitch (Le Nouvel Observateur), Florence Aubenas (Le Nouvel Observateur), René Backmann (Le Nouvel Observateur), Luc de Barochez (Le Figaro), Frédéric Barreyre (France Inter), Nebia Bendjebbour (Le Nouvel Observateur), Michel Bôle-Richard (Le Monde), Christophe Boltanski (Le Nouvel Observateur), Nicolas Brimo (Le Canard Enchaîné), Hervé Chabalier (Capa), Jacques Cardoze (France 2), Alain de Chalvron (France 2), Patrice Claude (Le Monde), Sylvain Cypel (Le Monde), Olivier Da Lage (RFI), Jean Daniel (Fondateur du Nouvel Observateur, écrivain), Sara Daniel (Le Nouvel Observateur), Christian Dauriac (FR3), Gilles Delafon (Le Journal du Dimanche), Grégoire Deniau (France 24), Jack Dion (Marianne), Mireille Duteil (Le Point), Kathleen Evin (France Inter), Didier François (Europe 1), Pierre Ganz (RFI), Alain Girard (Ouest France), Martine Gozlan (Marianne), Gérard Grizbec (France2), Jean-Claude Guillebaud (Journaliste et éditeur), Henri Guirchoun (Le Nouvel Observateur), Gilles Grandpierre (L’Union de Reims) Vincent Hugeux (L’Express), Jean-Marc Illouz (France 2), Erwan Jourand (AFP), Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur), Sammy Ketz (AFP), Serge Kovacs (France 3), Michel Labro (Le Nouvel Observateur), Jean Lacouture (Ecrivain), Serge Lafaurie (Le Nouvel Observateur), Loïc Lemoigne (France 3), Gwenaëlle Lenoir ( France 3), Manon Loizeau, Alain Louyot (L’Expansion), Guillaume Malaurie (Le Nouvel Observateur), Jean-Paul Mari (Le Nouvel Observateur), Robert Ménard (Reporters sans frontières), Agnès Molinier (Présidente de la Société des journalistes de France 2), Denis Olivennes (Le Nouvel Observateur), Claude Perdriel (Le Nouvel Observateur), Pierre Prier (Le Figaro), Jonathan Randal (Washington Post), Philippe Rochot (France 2), SCAM (Société civile des auteurs multimédia), Société des Journalistes de France 2, Syndicat SNJ-CGT de France Télévisions, Maurice Szafran (Marianne), Marcel Trillat (Journaliste), Pierre Weill (France Inter), Franck Weill Rabaud (RFI), Wiaz (Le Nouvel Observateur).

• Théo Klein (Avocat, ancien président du CRIF), Régis Debray (Ecrivain, directeur de la revue Medium), Eric Rouleau (Ancien ambassadeur), Hubert Vedrine, (ancien ministre des Affaires étrangères), Guillaume Weill-Raynal (avocat) soutiennent cet appel de journalistes